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Poésie des sens, symbole de l'évanescence des choses, l'alchimie du parfum reste mystérieuse. Depuis l'aube des temps, il a enchanté les dieux, les vivants et les morts…
Avenirs de femmes n°10 / 2001
Rien de plus difficile à définir qu'un parfum, de plus impalpable, mais de plus tenace. Notre nez perçoit les odeurs avant notre conscience et elles nous entraînent parfois des années en arrière. Hercule Poirot, le célèbre détective, ravive les souvenirs de la scène d'un crime commis seize ans auparavant grâce à un mouchoir imprégné de jasmin. Marilyn Monroe ne dormait qu'avec quelques gouttes de N°5… Une parure en soi ! L'olfaction est en prise directe avec notre moi le plus profond. C'est notre part animale.
Des dieux et des hommes
Dans la Bible, Yahvé ordonne à Moïse de dresser un autel à parfums, et lui donne même la recette à base de résines aromatiques. Mais il ne devra pas s'en servir pour les hommes : fumée sacrée ! Le mot parfum vient en effet du latin per fuma, par la fumée. Dans l'Antiquité, les bois odorants sont réservés aux rituels divins, en fumigations dans les temples ou pour embaumer les morts. En Egypte, encens et térébinthe réveillent chaque matin les dieux endormis. Des recettes de cosmétologie se retrouvent sur les murs des tombeaux. Les hommes aussi se parfument, on connaît le kyphi (miel, myrrhe, safran, genièvre et vin), ou le bakkaris aux odeurs de rose et d'iris. Les fleurs sont hachées, tordues dans un linge, et le suc mélangé à de l'huile de palme. Le papyrus d'Ebers est un art de la parfumerie datant de 1150 avant JC.
Les femmes portent aux oreilles des boucles creuses remplies d'onguent parfumé, et Cléopâtre s'en est abondamment couverte pour séduire Antoine. En revanche, les Grecs anciens s'en méfiaient : les parfumeurs n'avaient pas droit de cité à Sparte. Les parfums étaient réservés aux dieux. A Rome, épices et aromates viennent des comptoirs d'orient. Dans les salles à manger, les stades, des gouttes parfumées tombent subtilement du plafond sur invités et spectateurs. Au menu : girofle, cannelle, fenouil, gingembre, myrrhe, bergamote… Les odeurs ont des fonctions thérapeutiques, religieuses, hygiéniques, érotiques. Les Romaines se mettent de la menthe sous les bras, de la marjolaine dans les cheveux, font une eau de toilette à base d'ambre, camphre, gingembre, vanille, musc et santal. Néron ne dort que sur des pétales de rose…
En Gaule, on est plus rustique, mais on a retrouvé la recette d'une eau de verveine.
Le christianisme vient mettre un terme à ces débauches luxurieuses, "artifices du Diable". Le Moyen Age conserve tout de même quelques parfumeurs, qui acquièrent un statut avec Philippe Auguste. On couvre les sols d'herbe odoriférante. Mais les parfums restent avant tout thérapeutiques, pour éloigner les miasmes d'épidémies. Tout change avec le retour des croisades : les chevaliers ramènent les parfums d'Arabie, musc, santal, myrrhe, jasmin… et surtout l'alambic, dont les Arabes se sont rendus maîtres (de al anbiq, le vase). On fabrique des eaux de senteur à base de vinaigre, avant de trouver la recette de l'alcool pur, par distillation du vin, si utile en parfumerie.
Les familles olfactives
Floral
(groupe de fleurs ou soliflore)
Hespéridés
(citron, bergamote…)
Chypre
(accord de mousse de chêne)
Fougère
(accord lavande, bois, coumarine)
Ambré
(notes douces, poudrées, vanillées)
Boisés
(santal…)
Cuirs et tabac |
Le premier parfum alcoolisé
En 1370, la reine Ysabel, 72 ans, percluse de rhumatismes, fait réaliser par son apothicaire une "eau de jeunesse" à base de cèdre, romarin, marjolaine, sauge et alcool, qui lui réussit particulièrement bien puisqu'elle séduit le roi de Pologne, de 30 ans son cadet.
C'est d'Italie que viendra la mode des parfums musqués et gants parfumés, dont raffolait Catherine de Médicis. D'où découlera le titre de gantier-parfumeur, qui va perdurer jusqu'au siècle dernier. On parfume même sa cotte de maille !
Les jardins de Grasse, propices à la culture des fleurs odorantes, font de cette ville provençale le premier centre européen de fabrication d'essences de fleurs. Mais, plus on se parfume, moins on se soigne. Les bains sont suspects de véhiculer des maladies. On se contente de s'essuyer avec des linges et de se parfumer. Le musc et la civette camouflent des senteurs moins ragoutantes. La cour de Louis XIV empeste, même si ce dernier était d'une grande propreté ! Les parfumeurs s'enrichissent et gagnent des galons. Ce sont les fameux Compagnons de la Marjolaine…
Le siècle du parfum
Le xvIIIe siècle voit l'artisanat se transformer en industrie. Les senteurs florales, douces, fruitées sont reines. On ne parle pas encore d'hygiène, mais on se lave. Jean-Marie Farina invente sa fameuse Eau de Cologne 4711 (du n° de la rue des Cloches à Cologne, où elle est créée). Jean-François Houbigant ouvre boutique sur le faubourg Saint-Honoré. A l'honneur, rose, violette, frangipane. Les dames font faire leur propre mélange, de rose, marjolaine, citronnelle…
Puis, la Révolution associe parfum et aristocratie… Il faut attendre le Directoire pour retrouver les modes parfumées. Les Muscadins tirent leur nom du musc de leur sillage. Les senteurs fortes reviennent, sauf pour Napoléon, qui préférait l'Eau de Cologne (un litre par jour !).
Une ère nouvelle
Le xIxe siècle est celui de l'hygiène, mais aussi des techniques chimiques : on découvre la vanilline, la coumarine, les aldéhydes… Le parfum, fabriqué en laboratoire, prend une fonction désodorisante (lampe Berger…). Mais c'est également l'émergence des créateurs : Jean-François Guerlain s'installe rue de Rivoli en 1828, Hermès en 1837. L'époque sent le patchouli, le vétiver, la pomme-cannelle. La lavande proprette séduit la Reine Victoria, l'impératrice Sissi et la reine d'Espagne, tandis que l'impératrice Eugénie soigne ses migraines à l'Eau de Cologne. Balzac n'écrit qu'avec son eau de toilette personnelle, Proust respire ses catleyas, les grisettes s'inondent d'héliotrope. Le premier vaporisateur est à l'exposition universelle de 1868, et Lalique lance ses premiers flacons. Au tournant du siècle, les couturiers créent leur sillage : Lanvin, Chanel, Poiret. François Coty est le premier à associer senteurs naturelles et artificielles.
Les techniques
Expression, à partir des zestes d'agrumes pressés, puis filtrage.
Distillation : fleurs plongées dans l'eau bouillante ou traversées de vapeur sèche, dans un alambic ; l'extrait se recueille dans un serpentin refroidi.
Macération à chaud (au bain-marie) ou/et enfleurage, à froid : les fleurs sont posées sur un lit de graisse animale qui se sature d'extrait, puis on utilise un solvant alcoolisé pour obtenir la concrète, elle-même raffinée pour obtenir l'absolue.
Une nouvelle technique pour recueillir des odeurs consiste à enfermer la fleur vivante, capter ses effluves, et les reconstituer en laboratoire.
Les matières premières :
Végétales : fleurs, feuilles, graines, écorces, racines, mousses…
Animales : musc, civette, ambre gris, castoreum…
De plus en plus fort en extrait concentré : l'eau de Cologne, l'eau fraîche, l'eau de toilette, l'eau de parfum, le parfum. |
La French Touch
Jusqu'aux années 60, la parfumerie française affiche sa supériorité (80 % des parfumeurs dans le monde). L'Amérique, puritaine, se parfume peu. Il faut attendre Elizabeth Arden et son Blue Grass en 1935, suivie par Héléna Rubinstein, qui profitera avec Estée Lauder de l'émancipation de l'après-guerre. Les guerres, justement, réduisant les approvisionnements (la rose de Bulgarie est inaccessible), développent la recherche chimique. Une nouvelle note olfactive chyprée voit le jour dans les années 20. Ernest Beaux sort pour Chanel son N°5 qui fera le tour du monde, grâce aux aldéhydes (dérivés alcooliques) ; Shalimar est lancé en 1925. Les années 30 voient l'entrée des cuirs et alliances nouvelles. Le parfum se démocratise, la parfumerie masculine prend son essor. Les années 70 se font gourmandes avec des notes sucrées, et une tendance écolo-sportive se développe avec des accords marins désexualisés.
"Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, doux comme les hautbois, verts comme les prairies et d'autres corrompus, riches et triomphants ayant l'expansion des choses infinies comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens qui chantent les transports de l'esprit et des sens..."
Charles Baudelaire, Les fleurs du mal.
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Tendances
Aujourd'hui, elle est à l'hédonisme : bien-être, voire soin physique et mental. Patchwork de fleurs pour la féminité, bois et musc pour la modernité, fruits pour mettre en appétit. Trois-quarts des Françaises se parfument, fraîches dans la journée, sophistiquées le soir (retour du capiteux, avec "Poison" ou "Opium"). Les senteurs influencent les humeurs : des entreprises japonaises diffusent des effluves citronnées toniques pour encourager le travail et des odeurs de sous-bois relaxantes en fin de journée. C'est le retour de la lavande, calmante, mélangée à la menthe, la bergamote ou l'ambre. On associe patchouli et pamplemousse : le parfum se fait ludique !
Nathalie Rykiel, fille de la styliste, définit ainsi son premier parfum, Rose : «joyeux, plein de roses bulgares, de pivoine, d'aubépine, de freesia, de piment grenade, un fleuri-fruité craquant». Notre intérieur en profite et les parfums se glissent partout : les sprays d'oreiller (mandarine, néroli, lavande) font un malheur. « La tendance 2000 était au doux, léger, frais, fleuri, en eau de parfum, qui tient plus longtemps », explique Espérance, vendeuse en parfumerie.
Naturel ou artificiel ? On compte plus de 4 000 produits de synthèse pour environ 400 produits naturels ! Et des centaines de créateurs lancent chaque année des fragrances nouvelles. Laissons-nous ensorceler…
Pour en savoir plus :
A lire :
Edwin Morris. Senteurs, une histoire parfumée - De l'Antiquité à nos jours. Ed Minerva.
Marie-Josée Colombani. Le livre de l'amateur de parfum. Ed Robert Laffont.
Maïté Turonet. Parlons parfum. Ed Mondo.
Alain Corbin. Le miasme et la jonquille, odorat et imaginaire social. Ed Flammarion.
Odeurs, l'essence d'un sens Revue Autrement.
A visiter :
L'osmothèque de Versailles, 36 rue du Parc de Clagny. |