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Conte des temps futurs

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Écrit par Docteur Chantrel (médecin à Dunkerque)
Le dernier prêtre 
Depuis toujours elle avait tout possédé, tout dirigé. Les progrès de la médecine étaient tels, en cette fin de XXIème siècle, qu'elle était arrivée à l'âge respectable de 178 ans. Maintenant, c'était la fin. Tous étaient revenus autour d'elle : ses enfants, petits enfants, arrière-petits-enfants. C'était elle qui détenait tout encore : les usines ..., les propriétés ..., les actions ...
Elle reposait dans la chambre tapissée de tissu ocre. Son corps était si fluet qu'il soulevait à peine le drap du lit. Son visage était plissé de toute part, mais le regard était toujours le même, bleu, froid, perçant. Les yeux n'ont pas de rides !
Les enfants la pressaient : « Grand mère, vous savez à quel point nous vous aimons. Vous vivrez encore longtemps auprès de nous mais laissez-nous vous débarrasser de ces soucis matériels de gestion et de direction ».
Elle les regardait sans dire un mot. Rien ne bougeait dans son visage. Ses yeux cillaient à peine. Les minutes semblaient s'allonger démesurément.
Soudain elle parla. Sa voix était à peine audible. Les enfants devaient se pencher pour recueillir les paroles de l'aïeule : « Je vais signer», dit-elle. Elle savait que depuis longtemps, les textes du partage et de la donation étaient prêts. « Mais avant, j'ai une dernière chose à vous demander ».
« Tout ce que vous voulez Grand-mère ! ». Ils étaient soulagés. Quoiqu'elle puisse exiger, avec l'argent qui avait pris dans ces temps futurs une importance que nous ne pouvons imaginer, tout pouvait s'arranger.

« Je veux recevoir l'extrême onction des mains d'un prêtre catholique ».
Tous se regardèrent en silence. Ils étaient atterrés, stupéfaits. Elle avait dépassé les bornes de l'imaginable.
« Enfin grand-mère, vous savez bien que les catholiques ont disparu depuis longtemps. Nous avons des Adventistes, des Baptistes, des Anabaptistes, des Mormons (le l'Eglise des Saints des derniers jours, des disciples de Moon, de Lou et tant d'autres. Dix pasteurs peuvent vous assister, mais il n'y a plus de catholiques et encore moins de prêtres depuis des générations. »
La vieille resta intraitable. « Je veux mourir munie des sacrements de la religion catholique apostolique et romaine, dans laquelle je suis née et ai été baptisée » répétait elle.
Les héritiers restaient muets sous le choc. Ils se retirèrent en silence de la chambre et se réunirent. Après quelques instants, l'aîné retrouva la parole.
« II doit bien rester quelque part dans le monde un dernier prêtre. Faisons l'impossible pour le trouver. »
Des messages furent envoyés à travers toute la planète. Des signaux vidéo répétaient toujours la même phrase laconique et angoissée « Connaissez-vous un prêtre catholique ? Toute personne pouvant joindre un prêtre catholique sera largement récompensée».
Les radios, les journaux, les écrans répétaient cette antienne. Même les lointaines colonies planétaires étaient touchées. Mais en pure perte, car le monde avait maintenant terriblement changé.

L'Amérique du Nord était divisée entre Mormons et disciples de Moon. Pas un seul catholique n'avait résisté à l'ardeur de leur prêche. L'Amérique Latine, autrefois si fervente avait basculé d'un bloc dans un islam militant et intégriste. L'islam avait aussi conquis l'Espagne et le Sud de la France, jusque Poitiers ou une crainte superstitieuse l'avait arrêté. L'orthodoxie russe avait débordé ses frontières jusqu'au Nord de cette ligne. Confucius et Shiva régnaient sur l'Asie et l'Océanie.Les africains qui avaient survécu à l'épidémie de SIDA étaient retournés à l'animisme de leurs ancêtres.
L'un des petits-enfants se souvint qu'autrefois les Catholiques étaient nombreux en Italie. On fouilla de ce côté. En vain. La péninsule entière vivait sous la loi du Bouddha Gothama. De Milan à Palenne, chaque minute de liberté était consacrée à la méditation. Le long des routes, sur les voies publiques, du plus humble pratiquant aux Grands Lamas, tous passaient de longues heures immobiles en position de Lotus. Les robes safran des moines mendiants parcouraient les campagnes. Le souvenir même du catholicisme était éteint et sur le tombeau de Saint Pierre le sourire du Bouddha triomphait.
Les héritiers se réunirent à nouveau. Ils étaient las, les traits tendus, leurs mines défaites. Ils avaient tenté l'impossible. Soudain l'un des arrière-petits-enfants surgit, essoufflé, un message à la main : « Miracle, criait-il, Miracle !»
Le directeur d'une maison de retraite de Lyon signalait que le plus vieux de ses pensionnaires, âgé maintenant de 190 ans, avait marqué sur sa fiche d'entrée « prêtre catholique ». Les enfants tremblaient d'émotion. La nouvelle était si belle qu'elle paraissait invraisemblable. I1 leur fallait bien vérifier au plus vite par eux-mêmes. Ils sautèrent dans leur fusojet. Quatre heures après ils sortaient des embarras de Paris. En quelques minutes ils étaient à l'entrée de Lyon. Trois petites heures d'embouteillage suffirent, c'était la période creuse, pour arriver devant la maison de retraite. Ce fut le directeur lui-même qui les accueillit. « Nous réglerons les formalités plus tard, dit l'aîné, il nous tarde de rencontrer cette inestimable personne ».
Le vieillard était là, recroquevillé sur une chaise roulante. Le bout de son nez touchait son menton et son menton touchait sa poitrine. Il semblait somnoler, les yeux fermés.
« Etes-vous Prêtre Catholique ? » lui hurla-t-on dans une oreille.
Il bougea à peine.
On répéta la question dans l'autre oreille. Il souleva à moitié l'une de ses paupières et releva imperceptiblement la tête. Il semblait avoir enfin compris.
« Prêtre Catholique. Oui, Oui. »
Sa voie était chevrotante à peine compréhensible.
Le directeur surgit, triomphant. Sur l'un des documents remplis à l'admission, la mention était bien inscrite : Prêtre Catholique. Tout était en règle.
« I1 faut venir. Une paroissienne vous demande pour l'extrême onction ».
Avait il compris ou pas. Ce n'était pas important. L'essentiel était de pouvoir l'amener vivant à Paris.
Lors du retour, le fusojet-ambulance se fraya un chemin au travers de la circulation. Tout se passa au mieux. Avec d'infinies précautions, on porta le vieux sur sa chaise, jusqu'à l'hôtel particulier de la Grand mère.
Elle aussi paraissait être à la dernière extrémité, ses yeux étaient maintenant fermés en permanence. Rien ne bougeait dans son visage, tous guettaient ce souffle tenu qui paraissait à chaque instant devoir s'éteindre.
« Grand-mère, grand-mère, dirent-ils, nous avons amené un prêtre catholique pour vos sacrements ». Ils n'osaient plus maintenant prononcer le mot d'extrême onction.
Doucement la porte s'ouvrit et l'on poussa dans la chambre le vieillard sur sa chaise. Il semblait dormir. Tous retenaient leur souffle. Personne n'osait bouger. Infiniment lentement, le vieux releva la tête et ouvrit les yeux. Les paupières semblaient à peine s'entrouvrir. Elle fit de même et leurs regards se croisèrent. « Lucile » dit il. « Camille », dit elle. Lucile pour qui, cent soixante ans auparavant, il était entré dans les ordres, par désespoir, après leur stupide querelle d'amoureux. Lucile, qu'il avait enfin retrouvée. Camille, qu'elle avait quitté stupidement il y a cent soixante ans et qu'elle n'avait jamais oublié, malgré le mariage raté et ces enfants stupides. Elle s'était jetée à corps perdu dans le monde des affaires, sans pouvoir effacer le souvenir de leur amour. Alors pour son dernier prêtre, Dieu fit un dernier miracle : devant les enfants stupéfaits, la vieille se leva de son lit, le vieux se leva de sa chaise et, main dans la main, ils partirent tous deux dans un rayon de lumière.
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