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Abus de bonne humeur ne nuit pas

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Écrit par Roseline Goiran (journaliste)
Rires et sourires à l'hôpital : c'est ce qu'apportent, depuis une quinzaine d'années, des associations de comédiens dans des services pédiatriques de plus en plus nombreux. En ville, les adultes se mettent aussi à la bonne humeur, grâce aux "clubs de rire" qui fleurissent dans toute la France et ont vu le jour à Bombay en Inde, pays de la sagesse et du yoga.

Avenirs de femmes n°15 / 2005

femme, rire, humeur

Le Rire Médecin : les clowns font passer la pilule


A l'Hôpital Louis Mourier de Colombes, le lundi matin est attendu plus souvent qu'un autre jour à l'étage de la pédiatrie générale : comme deux fois par semaine, c'est le jour des clowns. Pierrette et Ami, alias Basket et Balthazar, se présentent d'abord à l'accueil pour une première transmission sur les nouvelles du week-end, puis ils vont passer leur costume, dans un vestiaire improvisé dans un bureau médical. Tout en mettant au point les chansons du jour, la transformation s'opère. Jupette courte rouge vif, casquette orange à l'envers sur un bonnet de bain, baskets colorées et socquettes bariolées, la référence sportive est mise à l'épreuve des rondeurs de Pierrette : cela s'appelle « jouer avec son dérisoire », ou « mettre en valeur ses faiblesses ». Ce qui s'applique parfaitement avec la tenue de Balthazar en John Travolta, jurant avec son physique fluet d'intello, pantalon orange moulant et remontant, chemise jaune poussin rehaussée d'un noeud papillon. Il ne reste plus que les courtes blouses blanches, au logo du Rire Médecin et… le fameux nez rouge. Munis de leurs accessoires, mini-guitare, sac à surprises, bidules en tout genre, en route pour la tournée. Dès le couloir, c'est une drôle de musique qui se répand, des apostrophes, des appels à jouer, des contacts. Balthazar enlace une mère, qui se laisse faire, Basket dit des bêtises. Des enfants jaillissent de la salle de jeux, un père sort d'une chambre pour inviter ces drôles de docteurs qui ne font pas mal, une infirmière se fait prendre à partie et réprime un fou rire… chaque chambre aura sa part.
Chez les nourrissons, d'abord un tour de transmission, pour savoir qui est où et qui a quoi : « pyélonéphrite ? ça me fait penser à Polnareff »… Des clowns chez les bébés ? Mais oui, on improvise sur une chanson en caressant un petit pied, on souffle des bulles de savon : le bébé est subjugué, la mère charmée… ça marche !

Aux Urgences, on apprivoise la peur et la douleur


La tournée se termine aux urgences, en offrant une autre aubade à l'accueil : consultation, salle d'attente, salle de soins ; ici on apprivoise la peur et la douleur, on amadoue l'enfant anxieux de se retrouver là, dans cet endroit inconnu. Balthazar sort ses "gants de la mer" (un gant de ménage en plastique, gonflé), Basket encourage un jeune patient en soufflant dans sa trompette…

Un panier-repas est pris en commun avec les soignants : « Ces interventions distraient les enfants de la douleur pendant les soins, et pour nous, c'est une alternative au psy quand on se retrouve entre nous, ça permet de se défouler… ». « Ils apportent la bonne humeur, et ils détendent les parents. On aime les entendre arriver, ça rythme bien la semaine. » Entre les clowns et les soignants, c'est une longue histoire...

Une expérience née à New-York

Basket et Balthazar viennent ici depuis des années. Ils font partie du Rire Médecin, créé en 1991 par Caroline Simonds, elle-même clown et comédienne, qui a collaboré au projet Big Apple Circus de New-York dans les années 80. Ils interviennent dans une douzaine d'hôpitaux, avec une équipe de 7 permanents et 47 clowns, formés au travail en hôpital et possédant des connaissances médicales et psychologiques. « C'est sérieux, de faire le clown ! » précise Balthazar, qui se définit comme un "hospiclown". « On est tous des professionnels, et on a nos propres spectacles à côté », ajoute Basket. « Les clowns, ça change des soignants, on n'a pas le même look, ça apporte une autre ambiance. On s'adresse à ce qui va bien chez l'enfant malade ». Le Rire Médecin s'est donné pour objectif d'améliorer la qualité de vie des enfants pendant leur séjour, mais aussi des soignants et des familles. Ils forment chaque année de nouveaux groupes en France et à l'étranger. « Les clowns, c'est bien, dit Kevin 10 ans, parce qu'on ne pense pas à ce qu'on nous fait ». « Quand Madame Girafe joue avec moi, je rigole tellement que ça me pique sans me faire mal », ajoute Julie, 6 ans.

Le saviez-vous?

• A Nankin, en Chine, s'est ouvert récemment un bar pour… venir pleurer tout son saoul, avec boîte de mouchoirs en papier fournis par la maison…

• Une expérience est en cours à l'hôpital général de Yogjakarta en Indonésie. Le Dr Avid Haliman fait passer des cassettes de blagues et de films comiques dans les chambres pendant trente minutes chaque jour. Les contractions de l'abdomen stimuleraient l'hypothalamus et la production d'endorphines, ce qui permet de réduire les antalgiques. A suivre.

Le "Regard du Clown", né à la Cartoucherie de Vincennes


La compagnie Le Regard du Clown, en association avec le Théâtre du Chaudron (Cartoucherie de Vincennes), a 10 ans. Caroline Kholer est psychosociologue de formation et Jacques Ronayette est comédien. «Nous intervenons uniquement à l'Institut Curie, en oncologie pédiatrique, où il y a tous les jours une activité différente, musique, art, etc. C'est par un des "Musicoliers" qui a fait un stage de clown que cela a commencé. «Nous nous sommes demandés pendant un an si on allait tenir la route dans ce service difficile. Nous avons 4 clowns, que nous avons formés et que nous connaissons bien. Il n'y a pas de formation spécifiquement médicale». Jacques est aussi magicien, «on a toujours des tours d'avance» et un orgue de barbarie sur lequel les enfants peuvent jouer. «C'est la musique de l'orgue qui nous précède et annonce notre arrivée, comme dans la rue. Il y a un temps de travail préalable avec les soignants. Chaque intervention est différente, selon notre intuition. On intègre parfois les soins, on embête l'infirmière, on transforme la "perf" en panier de basket, on demande un pansement, bref on bouscule l'ordre établi…» Le truc, c'est d'arriver à oublier la maladie et à communiquer avec l'enfant en tant qu'enfant. Par ses maladresses et ses gaffes, le clown détend l'atmosphère. Les clowns lui laissent toujours un souvenir: une plume, un ballon, une figurine, un polaroïd… les enfants qui viennent en hôpital de jour demandent souvent à venir le mardi! «Je me souviens d'un enfant avec qui les travaux d'approche ont duré des semaines, et qui, une fois en confiance, ne nous quittait plus d'une semelle!», raconte Caroline. Nous ne forçons jamais un enfant. Toujours en duo, Ciboulette, Sécotine, Trampo, ils sont présents partout, à la consultation, dans les salles de classe, de jeux, mais aussi en chambre stérile (on stérilise même le nez rouge!)». Parfois les parents nous disent: «il n'y a plus que vous qui puissiez amener un sourire sur son visage.» Quand un enfant "part", les soignants nous demandent d'intervenir auprès des autres parents qui sont présents dans le service, afin de détourner leur attention. «Les résultats sont difficiles à évaluer, avoue Caroline Kohler, mais ça aide à supporter le traitement. Il ne faut pas espérer plus.» Présents dans d'autres services de soins, en Suisse, en Autriche, au Canada, les clowns participent par leur présence à l'amélioration de la qualité de vie. Comme ils font baisser les prises d'antalgiques, ils pourraient être subventionnés par la Sécurité Sociale!

Les clubs de rire: un jeu d'enfant

Pour Marie, retraitée, tout a commencé avec des conférences organisées dans sa commune par un kiné qui présentait le "yoga du rire". Elle a poursuivi avec les ateliers mis en place et depuis n'a pas raté une séance. « Maintenant je ris plus facilement dans la vie courante, je me permets de rire spontanément. Parfois, je ris sans savoir pourquoi. C'est une détente. » Le groupe (une quinzaine de personnes) commence par des exercices de respiration, puis on frappe dans les mains, «c'est comme un cérémonial». Suivent grimaces et toutes sortes de sons, différentes sortes de rire, "comme du mime". Marie sent que ça fait travailler le diaphragme, les muscles du visage. « Il y a toujours un leader qui commence à rire et fait rigoler les autres». La séance se termine par de la relaxation au sol. « Ça dure une heure environ. Et c'est une activité pas chère! Les sons, ça donne de l'énergie. Depuis que je pratique, je n'ai plus de rhume. C'est un plus dans la vie. Il vaut mieux rire que faire la guerre », affirme Marie. Le rire qui fait du bien, ce n'est pas nouveau. Mais, dans les années 70, New Age oblige, le livre de Norman Cousins (Anatomie d'une maladie), fait un tabac. Il raconte qu'atteint d'une maladie dégénérative fatale, il s'est enfermé dans sa chambre en compagnie des Marx Brothers et autres comiques américains. Une cassette de rigolade lui permettait de goûter un sommeil qui le fuyait depuis longtemps. Peu à peu, il a récupéré sa santé… Même si à la fin de sa vie Norman a relativisé sa guérison, ce concept de bonne humeur thérapeutique a fait son chemin.

Au pays du yoga...

Les clubs de rire ont ainsi démarré à Bombay en Inde, le pays du yoga, en 1995. Le Dr Madan Kataria, dans ses recherches sur le bien-être, constate qu'on ne rit pas beaucoup dans cette grande ville. Il a d'abord réuni des volontaires dans un parc où chacun racontait des blagues. Mais celles-ci s'épuisent bientôt. Il met alors au point une série d'exercices de respiration basée sur le yoga, qu'il baptise hasya yoga (hasya signifie rire en sanscrit), qui combinent respiration, étirements, et sonorités - ho ho ho, ha ha ha -, tel un rire simulé.

Le rire, une vraie gymnastique

On rit par séquences d'une minute, en mimant un lion fâché, un singe chatouilleur, un accueil chaleureux, et toutes sortes de situations, en regardant ou touchant un partenaire, le tout en arpentant la salle et en pratiquant des pauses respiratoires. Le contact (visuel, sonore, tactile) est important, car il entraîne une dynamique. «C'est une vraie gymnastique, moi après ma séance, je suis crevée» rapporte Christine, animatrice d'un club de rire. Le rire dans ces clubs est pur car il n'y a pas de raisons : on ne rit pas des autres, mais avec les autres. Simuler la bonne humeur entraîne des émotions positives et lève les inhibitions », enseigne Madan Kataria. Fondateur du Laughter Club International, le bon docteur a répandu ses théories et formations d'abord en Amérique puis partout dans le monde.

Une mode?


En France, Daniel Kiefer introduit le concept, puis Corinne Cosseron fonde l'Ecole Française du Rire en 2002. Relaxologues, kinésithérapeutes, "coaches en développement personnel", mais aussi informaticiens ou techniciens, les animateurs de clubs de rire ont participé à un stage avant de monter leur propre club, basés pour la plupart sur le bénévolat. « Il en coûte environ 3e par séance afin de régler la location d'une salle », précise une animatrice. «Des diplômes? Là n'est pas la question, signale Françoise Rousse, qui anime des séances en plein air dans le jardin du Luxembourg à Paris. Mais j'ai beaucoup lu et réfléchi et maintenant j'aide les autres à se réaliser ». Aussi simple que ça. Et ça marche! En quelques années les clubs sont présents dans toute la France. Rien qu'à Paris, il y en a un par arrondissement. Pas besoin d'annonces : le bouche à oreille fonctionne comme par miracle. Les participants sont de tous âges, sexes, métiers, quoiqu'on trouve beaucoup d'enseignants et de thérapeutes.

Une mécanique plutôt complexe


Robert Provine, neurobiologiste américain, a consacré des années de recherches sur le phénomène du rire, qui se révèle très complexe. Dans son ouvrage, "Le rire, sa vie, son oeuvre", il souligne le caractère social du rire et du sourire dans l'évolution humaine : on rit rarement tout seul, ou alors cela peut être un symptôme pathologique. Symbole de non agression sociale, il a par la suite été suspecté de porter moquerie ou critique, témoins les nombreuses blagues sur les blondes, les Belges, les belles-mères… On passe alors du rire à l'humour et à la dérision, expressions culturelles et idiosyncrasiques. C'est pour cela que Madan Kataria a radicalement séparé les deux, abandonnant les blagues au profit de l'exercice physique pur. Physiologiquement, le rire est une expiration saccadée (à la différence du rire du chimpanzé, pour des raisons d'anatomie du larynx) qui vide les poumons en contractant les muscles de l'abdomen. Ce type d'exercice se retrouve dans le yoga. Le docteur indien l'a vocalisé pour le rapprocher du rire, comptant sur la contagion pour le propager dans le groupe. Provine a bien remarqué que tel le baillement ou la toux, le rire est un réflexe contagieux. Stimulé artificiellement, le rire finit par partir tout seul à la moindre sollicitation. Et dans la mesure où les exercices font bouger, toucher, grimacer, puis relaxer, une séance au club de rire a effectivement un effet de détente.

Mais, remarque Provine, les études scientifiques prouvent curieusement que d'une part, les gens gais ne vivent pas plus vieux que les autres (l'optimisme pouvant même entraîner des conduites à risque, puisque tout va bien), mais encore que les larmes ont le même effet physiologique (augmentation du pouls, contractions des muscles de l'abdomen, libération d'hormones, etc). C'est l'émotion contenue dans le rire et les larmes qui produit ces modifications. En revanche, le rire (et l'humour) sont des moyens précieux pour se défendre du stress de la vie quotidienne par la mise à distance des éléments désagréables. C'est la distraction qui éloigne la douleur, phénomène en grande partie psychologique. C'est bien là le travail des clowns en hôpital ou dans les maisons de retraite.

Une bonne santé pousse-t-elle à être heureux… ou est-ce le contraire ? Cette grave question n'a pas vraiment trouvé de réponse scientifique. Mais vous vous ferez davantage d'amis dans la vie en rigolant qu'en présentant un visage baigné de larmes. S'il n'est pas prouvé que le rire fasse du bien sur le long terme, au moins il ne fait pas de mal. S'il est utilisé à bon escient !

Adresses utiles

ASSOCIATIONS DE CLOWNS D'HÔPITAUX
• Le Rire Médecin, 18 rue Geoffroy l'Asnier, 75004 Paris
Tél. : 01 42 72 41 31
Site web : http://leriremedecin.asso.fr

• Le regard du clown, 12 rue des Wallons, 75013 Paris
Tél : 01 43 31 62 55

CLUBS DE RIRE
• Ecole française du rire et du bien-être. Caroline Cosseron,
1 rue de la Coste, 34110 Frontignan
Tél. : 06 15 31 28 65

• Le club international de rire, 18 rue d'Alsace, 68100 Mulhouse
Tél. : 03 88 96 25 79

• Site web pour trouver une adresse dans votre région :
www.clubderire.com

• Site web du Dr Kataria : www.worldlaughtertour.com
lire
• Norman Cousin. La volonté de guérir.
Editions Du Seuil, 1980.
• Caroline Simonds. Le rire médecin,
journal du Dr Girafe. Editions Syros, 2001.
• Henri Rubinstein. Psychosomatique
du rire. Editions Robert Laffont, 1983.
• Georges Minois. Histoire du rire et de
la dérision. Editions Fayard, 2001.
• Robert Provine. Le rire, sa vie, son
oeuvre. Ed Robert Laffont, 2003.
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Dernière mise à jour : ( 10-06-2008 )
 

 

Date de la dernière mise à jour du site : 02-09-2010

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