Accueil






logo_merck_serono_theramex



L'effet "Tanguy", ils ne veulent plus partir ?

Version imprimable Suggérer par mail
Appréciation des utilisateurs  / 17 faiblemeilleure  
Écrit par Corinne Lebon (psychologue)
Devenir adulte chez ses parents, est-ce une exception ?
Faut-il s'inquiéter de ce nouveau phénomène de société ? Il s'agit certainement d'un nouvel équilibre familial à trouver.
Avenirs de femmes n°12 / 2003
Souvenez-vous de "Tanguy" qui, à 29 ans, peine à quitter le domicile familial, alors même qu'il travaille ! C'est vrai, il prépare aussi une thèse. Il déclare à sa grand-mère qui s'inquiète : « mes parents sont intelligents, ouverts, généreux. Pourquoi veux-tu que je renonce à ce bonheur de tous les instants ? ». Sa mère ne lui a-t-elle pas dit du temps de sa prime enfance qu'il pourrait « rester toute sa vie à la maison » ? Etienne Chatiliez force un peu le trait, puisque seuls 1 % des jeunes de 29 ans sont encore étudiants. Cependant, un peu plus de 15 % des jeunes hommes, contre à peine 7 % de jeunes femmes , vivent chez leurs parents à cet âge. Cette situation s'est installée progressivement en 30 ans, pour devenir un phénomène de société : passé l'âge de la majorité, les jeunes sont de plus en plus nombreux à reporter le moment du départ du domicile familial. Plus de la moitié des filles de 21 ans et des garçons de 23 ans vivent encore chez leurs parents.

Comment devient-on adulte ?

Des raisons économiques, sociales, psychologiques, se conjuguent et rendent la réalité complexe et singulière pour chaque jeune. Quelles qu'en soient les causes, leur présence au domicile parental nous questionne sur ce que signifie le fait d'être adulte : est-ce avoir un emploi, une vie affective autonome (vivre seul ou en couple, de toute manière chez soi, et fonder une famille) ? Etre adulte, c'est aussi, par opposition à l'état d'enfance, ne plus être sous la dépendance financière et affective des parents, avoir son propre territoire de pensée et de vie.
Ces étapes, jusqu'aux années 70, étaient franchies simultanément et relativement tôt pour la majorité des jeunes. Ce n'est plus le cas : il faut maintenant 6 ans en moyenne. 
 

Difficile de trouver un emploi stable

Pour travailler, il faut avoir terminé ses études. Celles-ci se sont allongées et ont profité à un public élargi du côté des filles et des jeunes des milieux défavorisés. Le bac a un taux de réussite proche des 70 % et permet l'accès aux études supérieures à plus de la moitié des bacheliers. C'est seulement entre 21 et 22 ans que les étudiants deviennent minoritaires. La "norme" est donc d'effectuer environ 3 années d'études. Nous constatons que les filles demeurant au domicile familial se comptent essentiellement parmi les étudiantes. C'est d'abord et avant tout l'obtention de leur diplôme qui déclenche leur départ. Pour les garçons, la réalité s'appréhende autrement. L'allongement des études les oblige souvent à conserver leur chambre chez leurs parents, d'autant plus qu'ils viennent d'un milieu modeste, mais le critère déterminant pour eux, c'est l'accès à un emploi stable.
Un problème a émergé depuis la crise économique des années 70 pour se généraliser au début des années 90 : il n'a jamais fallu autant de temps (3 ans en moyenne) pour trouver un emploi non précaire et suffisamment rémunérateur pour assurer une autonomie financière. L'âge moyen d'accès à un emploi stable est passé à 24 ans en 1995 et a plutôt tendance à augmenter… Pour les garçons, c'est LE déclencheur du départ du domicile parental, encore plus nettement chez les jeunes sans grande qualification venant de milieux peu aisés.

Une autonomie affective plus tardive

Ces étapes, nécessaires pour se vivre comme adulte, ont retardé naturellement la suivante : l'accès à l'autonomie affective qui, si elle ne peut s'affirmer, s'objective par le fait de vivre en couple et de fonder une famille, ou alors de vivre seul. Les filles attendent la fin de leurs études, les garçons l'accès à un emploi non précaire. Les garçons ont alors 24 ans en moyenne, les filles 22. Ce en quoi, la mise en couple n'est plus aussi générale qu'avant. Nombre de jeunes, surtout les garçons ayant suivi des études supérieures, vivent seuls ou sans relation stabilisée pendant quelques années encore avant de fonder un couple. Cette situation est très particulière à la France. Une fois le couple formé, les jeunes ne deviennent pas parents tout de suite (28 ans pour les femmes, 30 ans pour les hommes). Ils profitent de leur relation à deux, prennent le temps de se découvrir avant de formuler un projet d'enfant. La première conclusion qui s'impose, c'est donc qu'il existe maintenant une période intermédiaire entre adolescence et état adulte. Certains la qualifient de post-adolescence, d'autres de jeunesse et parlent ainsi de jeunes adultes.

Des exigences matérielles

L'ensemble de la population a bénéficié des 30 Glorieuses. Cette période de croissance économique a accru notre niveau de vie. Nous sommes entrés de plain-pied dans l'ère de la consommation. Les parents des jeunes de notre époque ont vécu cette envolée vers la possibilité d'accumuler des richesses matérielles. Malgré la morosité de la conjoncture, le message est toujours actuel : la croissance et le bien-être quotidien passent par l'acquisition d'objets, vus comme essentiels. Nos besoins sont sans cesse croissants. « Pour être, il faut avoir ».
Comment avoir ce qu'ont les autres quand on étudie ou que les revenus du travail sont incertains et insuffisants ? Cette question touche l'identité même des jeunes qui sont en train de se construire en tant que personne. Ils ont besoin, et c'est en cela notamment qu'ils se rapprochent des adolescents, d'appartenir à un groupe clairement identifiable, hors du milieu familial, pour opérer cette séparation affective d'avec les parents. Certains objets, l'apparence vestimentaire, des comportements sociaux particuliers, comme sortir le soir, définissent leur modèle de référence. Le problème est que cette nécessité se ressent dans le porte-monnaie ! Aussi, certains jeunes ne peuvent à la fois assurer leur indépendance financière et leur intégration dans un groupe extra-familial. Partir signifierait s'isoler socialement, par incapacité à consommer comme le groupe dans lequel ils veulent s'insérer. 
 

L'envie de retenir l'enfance

Notre représentation de l'enfance s'est modifiée. Nous avons découvert les compétences des bébés, leur capacité à s'autonomiser, et cela tombait très bien puisqu'un grand nombre de mères ont dû les confier à d'autres pour travailler. Le temps est vite passé : elles sont nombreuses à penser et dire qu'elles n'ont pas vu leur enfant grandir… Si elles n'étaient pas prêtes à s'en séparer quotidiennement quand il était bébé, l'idée de leur départ réactive la blessure vécue alors et la culpabilité qui l'a accompagnée. Aussi devient-il confortable sur le plan affectif de subvenir un peu plus longtemps aux besoins de leur jeune. Ce temps suspendu leur permet de compenser l'absence d'antan, de rester maternantes. C'est d'autant plus tentant que le départ de l'enfant provoque inéluctablement une redéfinition des rôles et places des parents au sein du couple. Quand celui-ci est resté en arrière plan jusque-là, comment le remettre sur le devant de la scène ? Les adultes savent qu'ils entrent dans une nouvelle période de vie et cela peut donner le vertige… 
 

La famille : un refuge

Pour certains enfants, la séparation précoce d'avec leur mère a pu être mal vécue. C'est vrai, les bébés finissent généralement par s'habituer, ils grandissent, ont plus de moyens intellectuels pour comprendre, mais c'est toujours au prix d'un effort. Comprendre, ce n'est pas forcément accepter. Pour eux comme pour leurs parents, le départ du refuge familial fait resurgir les peurs anciennes, avec leur cortège d'anxiété, de manque de confiance en soi et en l'avenir. Ces signes viennent rappeler une évidence : pour devenir indépendant, il faut avoir pu vivre pleinement et sereinement sa dépendance. Pendant sa première année de vie, le bébé a un besoin vital d'au moins une personne qui pense et agit pour lui, en fonction des signes qu'il émet. C'est cette présence, cette écoute aimante qui lui donne envie d'exister et lui assure une confiance en lui et en autrui. Elle peut être assumée par d'autres personnes que la mère dans la journée, mais le relais se travaille en finesse pour assurer au bébé un sentiment continu d'exister. Avoir manqué de ce soutien affectif premier rend la vie plus incertaine, plus frustrante.

Et toujours... ce fameux Œdipe

Si garçons et filles s'attachent tous deux en premier à leur mère, leur parcours affectif diverge au moment de la période œdipienne. Vers 3 ans, les enfants entament un voyage périlleux au pays de leurs origines. Ils réalisent peu à peu qu'ils sont issus d'une femme et d'un homme et que, de ce fait, ils ne peuvent être garçon et fille à la fois. Il leur faut choisir, donc renoncer. Dans leur besoin inconscient de complétude, ils se tournent vers le parent de sexe opposé, en cherchant à lui plaire par un moyen très simple : ressembler au parent du même sexe. Celui-ci, aimé par ailleurs, devient donc rival. Les filles idéalisent leur père et entrent en concurrence avec leur mère. Cela les aide à quitter plus tôt que les garçons le domicile familial : le père est celui qui ouvre l'enfant vers la société, hors de sa relation première avec sa mère, pour lui plaire, inconsciemment, il faut donc partir et faire ses preuves en tant que femme et mère, avec un autre. C'est aussi le seul moyen de se libérer de la rivalité avec la mère.
Les garçons, à l'opposé, n'ont pas à changer d'objet d'amour. Leur mère reste leur élément complémentaire et ils peuvent l'être aussi pour elle. La fixation est double et peut se vivre dans les deux sens. Si le père n'intervient pas pour distancier cette relation et faire valoir sa place d'homme de la mère, son fils risque fort de faire durer le temps de l'enfance…

Peu pressés de se lancer dans la vie

Pensons aussi à notre espérance de vie. Elle augmente d'un trimestre par an. C'est énorme et bouleversant ! Jamais auparavant les êtres humains n'avaient eu l'occasion de penser leur vie d'adulte dans une telle longévité. Pour faire face à ce monde en perpétuel changement, il faut aussi rester jeune et dynamique, fonctionner avec souplesse et ne surtout pas s'enfermer dans un modèle de vie établi à l'avance. Les jeunes ne peuvent plus se positionner par rapport à un modèle dominant, transmis par leurs parents. Ils doivent se l'inventer. La créativité est d'ailleurs une valeur première dans notre société. Nous favorisons l'épanouissement personnel, et ce dès le plus jeune âge. C'est à la fois une occasion merveilleuse de découvrir ses potentialités, de développer sa curiosité dans tous les domaines, et c'est sans doute ce qui donne envie aux enfants de grandir vite. Mais il est en même temps beaucoup plus coûteux psychiquement de se construire dans sa singularité et de faire des choix de vie que de se conformer à une vision parentale. Finalement, les jeunes ont à prendre très tôt des décisions quant à leur parcours estudiantin et professionnel, au regard de la longue vie qui les attend, marquée par le spectre du chômage, la valorisation de l'efficacité, l'absence de droit à l'erreur… Pas de quoi se lancer dans la vie avec la désinvolture des jeunes des années 60 !

Famille : une redistribution des rôles

La répartition de l'autorité au sein de la famille s'est modifiée en 1970, avec l'avènement de l'autorité parentale. Fini le pater familias ! La démocratie s'est installée… avec son cortège de conflits, de négociations, mais aussi de nouvelles règles. Pendant un temps, il fut interdit d'interdire aux enfants, sous prétexte qu'ils intègreraient par eux-mêmes les règles de vie en société. La réalité de la vie a probablement été frustrante pour ces enfants entretenus dans leur toute puissance. Nous n'en sommes plus là ; l'autorité devient peu à peu négociée. Elle permet à chacun de trouver sa place pour se construire en tant que personne, sans avoir à partir du domicile parental. Définie comme cela, elle donne sens au respect d'autrui, à la confiance, à l'estime de soi. Les jeunes et les parents ont ainsi la possibilité de quitter leur identité de "fils ou fille de… père ou mère de…", pour se découvrir mutuellement en tant que personnes, avec leurs qualités et défauts, leurs projets et incertitudes. L'autorité parentale garde alors sa pertinence car elle est issue de cette reconnaissance de l'autre. Et les jeunes attendent de leurs parents qu'ils accompagnent leur insertion professionnelle et sociale en cours. Dans ce cadre, continuer à "faire famille" dans le même lieu peut être une période humainement enrichissante pour tous.

Un équilibre à trouver

Il n'est pas forcément inquiétant que des jeunes prolongent leur séjour au domicile parental. Prendre du bon temps avant de se lancer dans une longue vie ponctuée d'incertitudes peut aider à se ressourcer… Quelques signes doivent pourtant alerter. Tanguy en réunit un grand nombre ! Il s'enferme dans un rôle infantile, dont il cherche tous les soirs la confirmation avec un petit rituel : « Je t'aime maman… Je t'aime aussi papa… Promis ? » Par ces mots, il annule son statut d'adulte et confine sa mère dans un rôle de pourvoyeuse de soins. Il vit chez lui comme à l'hôtel, nie le couple parental, envahit l'appartement de ses objets, amène ses conquêtes féminines. C'est sa façon de dire à sa mère qu'elle reste le seul et unique objet de son amour, et que son père n'a pas sa place. D'autres font preuve d'agressivité : ils cherchent le conflit, fuient toute discussion. D'autres encore ne formulent aucun projet d'avenir, perdent leur énergie en ruminations intérieures qu'ils ne communiquent plus. Dans les trois cas, l'échange verbal s'amenuise. Les liens sont rompus. Le jeune peut déprimer faute de pouvoir élaborer ses difficultés à se construire. Face à ces attitudes non constructives, il est important de réfléchir à la relation affective qui s'est tissée au fil du temps entre l'enfant et ses deux parents. Elle confère sans aucun doute des avantages à chacun. C'est avec cet éclairage, dans le questionnement avec l'enfant, que sa situation peut prendre un sens et aider chacun à agir en conséquences. Le refuge qu'est la famille peut autant aider le jeune à rester enfant qu'à devenir adulte.
 

 

© 2008 Avenirsdefemmes.com - Portail de la santé de la femme