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La mode vestimentaire a sans doute toujours existé. Un ouvrage, paru récemment aux Editions de la Martinière, nous en révèle la créativité, la variété, mais aussi la cruauté, à travers les époques et les cultures. Avenirs de femmes n°17, 2008
"Il faut souffrir pour être belle" ! C'est effectivement ce qui frappe nos yeux d'Occidentales émancipées à la vue d'un ouvrage intitulé "Cruelle coquetterie, ou les artifices de la contrainte". Son auteur, Michel Biehn, est antiquaire, collectionneur de costumes anciens et décorateur aux quatre coins du monde. Il nous convie à un voyage beaucoup plus subtil : si les photos sont rassemblées selon la thématique de chapitres qui détaillent, un à un, les parties du corps objets de contraignante coquetterie, les commentaires richements documentés qui les accompagnent modifient peu à peu notre vision première et nous ouvrent aux analyses de Catherine Bensaid, psychanalyste, Jean-Yves Leloup, théologien, et Catherine Tourre-Malen, anthropologue. Nous découvrons alors d'autres façons d'envisager les ressorts de la mode, qui aident à comprendre combien les motivations des être humains restent les mêmes ... "Costume" et "habit" : un peu de vocabulaire Les deux mots ont respectivement la même étymologie que "coutume" et "habitude". Ce rapprochement que propose l'auteur laisse entrevoir que ce qui nous vêt est régi par la société, la culture, qui forgent comme une trame invisible dans notre façon quotidienne de nous habiller. L'être humain est un animal social ! Notre besoin d'appartenance guide nos goûts, de façon souvent implicite. Le conflit pourtant, nous habite entre le besoin de faire corps avec notre univers et celui de se singulariser. Il se reflète tout naturellement dans les vêtements que nous portons et la relation que nous entretenons avec notre corps. A. Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française, analyse les relations complexes qu'ont entretenu au fil des siècles les mots "habits" et "habitat". Le vêtement nous habite, tout comme nous l'habitons. M. Biehn rappelle que "la peau et le cerveau trouvent leur origine dans le même tissu", l'ectoderme, qui enveloppe l'embryon au début de sa vie. Dans toutes les cultures, à toutes les époques, les photos choisies dans le livre révèlent que les individus ont utilisé la peau et les vêtements comme des marqueurs de leur identité personnelle et sociale. Nature et Culture, un rapport complexe Depuis que l'homo est sapiens, il cherche à comprendre sa place dans l'univers. Les premiers groupes humains ont forgé des mythes fondateurs. Transmis oralement, puis par écrit, ces histoires symbolisent la création du monde et confèrent un sens à la présence humaine. Certaines pratiques vestimentaires retiennent encore les traces de ces constructions imaginaires. Ainsi, les femmes Padaung, qui vivent dans les montagnes proches de la Thaïlande, commencent dès l'âge de 5 à 8 ans à déformer leur corps, par des anneaux qu'elles empilent autour de leur cou. Nous avons tous en tête ces "femmes girafe", qui semblent si fragiles. Et pourtant, le placement des anneaux ne fait que créer l'illusion d'un allongement du cou, grâce au poids qui affaisse peu à peu les clavicules et les omoplates. Dans cette société matriarcale, les femmes cherchent ainsi à "ressembler aux esprits des grands serpents et des dragons" dont elles sont issues, afin de les honorer. Elles sont très fières de leur allures, et n'en sont pas esclaves. Elles sont d'ailleurs libres de retirer leur parure puisque c'est un choix de leur part. On retrouve des coutumes qui signent le besoin humain de se différencier de la nature, en s'y opposant. Acentuer la verticalité du corps en est l'un des moyens. L'animal vit sur quatre pattes, l'être humain doit tenir droit, sur ses deux jambes. En France par exemple, les bébés étaient langés très serrés pour s'assurer qu'ils marcheraient sans l'aide des mains, le moment venu. Les hommes aussi se sont contraints, à certaines époques, au maintien de leur droiture. Les hauts-de-forme, les hauts cols, sont tombés en désuétude, mais le torero conserve nécessairement son allure : avant de nous offrir le spectacle de son duel contre le taureau, il s'adonne à un rituel d'habillement extrêmement codifié. Son costume, confectionné sur mesure, est tellement ajusté à sa morphologie qu'il a besoin d'une aide pour l'enfiler. Droit et beau, ce combattant peut alors, magnifié par sa seconde peau, symboliser le désir de pouvoir de l'homme sur la puissance sauvage de l'animal. Contraindre le corps de la femme Le rapport souvent conflictuel entre l'homme et la nature se révèle aussi dans les coutumes vestimentaires et corporelles des femmes dans les sociétés patriarcales. Les hommes ont conçu intuitivement un lien très fort entre la nature féminine et les forces naturelles, contre lesquelles ils ont dû se protéger. De nombreuses sociétés ont inventé des formes de contraintes extrêmes dans l'habillement des femmes. C'est ce qui nous touche, voire nous choque, au premier abord dans l'ouvrage. On ne peut sans dégoût ou souffrance, observer ces tailles de guêpe, ces petits pieds chinois, ces plateaux qui étirent la lèvre inférieure, ces scarifications, ces objets incrustés sous la peau ou dans certains orifices ... M. Biehn en détaille l'apparition, l'évolution, les causes. Les hommes ont contraint la nature de la femme pour la rendre sans doute moins inquiétante, moins puissante, dans une recherche de maîtrise de son pouvoir créateur, donc destructeur ... . Les corsets étaient serrés très tôt sur le corps des petites filles, pour habituer peu à peu leur morphologie. Devenues jeunes filles, elles pouvaient attester de leur droiture, mais aussi de la fragilité de leur constitution, en tombant en pamoison ! Les chinoises bandaient leurs pieds à partir de 4-5 ans, afin de recourber les orteils sous la voûte plantaire. Ce pied en "lotus d'or" paraissait plus petit et changeait aussi la façon de marcher. Le conte de Cendrillon illustre bien l'attrait du petit pied : symbole de féminité maîtrisée, il devient très séduisant. On retrouve aussi toutes sortes de chaussures qui modifient la marche des femmes, en accentuant le mouvement de leurs hanches : les "chopines", chaussures vénitiennes du XVIè siècle à très hautes semelles, les très hauts talons aiguille des années 50. Certains accessoires provoquaient le même effet, comme les larges cercles de bronze que portaient aux chevilles les femmes Ibo en Afrique noire.
Hommes et Femmes : une façon de les distinguer Même si les codes sont plus brouillés maintenant, les magazines nous renvoient l'image de vêtements trop petits pour les jeunes femmes, trop grands pour les jeunes hommes, trop longs pour les deux sexes, mais ajustés à partir d'un certain âge, ou d'un âge certain. Ces repères sont suffisamment opérants dans nos relations pour que des jeunes filles choisissent de s'habiller "comme des garçons", ou de cacher leur féminité dans des vêtements amples, afin de se protèger des pratiques trop brutales de certains séducteurs masculins. Nos habits ne contraignent pas nécessairement notre forme corporelle, mais ils révèlent quant même la pression sociale qui s'exerce sur elle. La contrainte est sans doute plus visible dans l'aspect que les femmes sont incitées à donner à leur peau. La beauté consiste à rester jeune, donc à combattre les rides, à force de crèmes, voire de liftings répétés. Les femmes françaises doivent aussi se différencier des hommes par la maîtrise de leur pilosité dans les endroits visibles du corps, réservés aux marques de virilité : les aisselles, les jambes, mais aussi la barbe ou la moustache. Une femme coquette s'entretient, donc s'épile ... . Il existe cependant une association d'hommes militant pour le droit des femmes à garder leur moustache ! Obésité ou anorexie ...
Plus insidieuse est l'incitation à garder un corps mince. Notre société offre ainsi peut-être un garde-fou à la consommation à outrance. L'obésité augmente inexorablement, en parallèle à l'anorexie, dont on sit qu'elle touche plus les femmes que les hommes. La mode provoque un effet de loupe à ces problèmatiques féminines, en enfermant les jeunes beautés dans l'obligation de respecter certaines mensurations pour être autorisées à se faire admirer. Le besoin de se sentir aimable est assouvi au prix fort ! Le corps est oublié au profit de cette seconde peau artificielle, produit de la fantaisie des créateurs de mode. Les médias et les professionnels de la mode commencent tout juste à tirer la sonnette d'alarme ... Ce travail sur la forme corporelle oblige moins les hommes aux régimes minceur. Il leur faut plutôt gonfler la musculature, juste un peu ... . Riches et Pauvres Les quelques pratiques soulignées ici révèlent bien plus que la soumission passive des femmes face au pouvoir des hommes. La mode fut souvent initiée par les puissants, donc aussi par les femmes. Les Vénitiennes portées très haut sur leurs chaussures se démarquaient des femmes de rang social inférieur, qu'elles pouvaient regarder de haut. Le pied bandé fut d'abord celui d'une impératrice chinoise. La haute coiffure française appelée "hennin" fut inventée par Isabeau de Bavière au XIVè siècle ... pour cacher sa calvitie et symboliser tout autant la créativité et la grandeur de ce qui "provient de la tête". Les femmes africaines se différenciaient dans leurs rôle et statut par leurs peintures corporelles. Quitte à souffrir, les femmes commes les hommes ont très souvent cherché à copier les symboles créés initialement par l'aristocratie, même si certaines coutumes ont été obligatoires dans les sociétés aux moeurs rigides. Quand une classe sociale ne se sent plus assez différenciée par son habillement, elle invente de nouveaux codes vestimentaires et corporels. Pensons aussi aux femmes des années 50 qui se sont teintes en blond, pour "faire comme Marilyn", symbole de séduction, de liberté et de réussite. Il faudra attendre quelques décennies pour entendre Lio chanter : " les Brunes comptent pas pour des prunes! " et quelques années encore pour que les femmes, de toutes origines, choisissent délibérément de modifier à l'envie la couleur de leurs cheveux, ou de ne plus cacher les plus blancs d'entre eux ! Transition, rites de passage S'intégrer à un groupe social et à sa culture a donc un coût physique. Les coutumes vestimentaires et corporelles ont pour fonction d'afficher en public des périodes de transition, des changements d'état psychique, l'appartenance à un groupe d'âge ou de fonctions particulières. C'est le cas des tatouages dont se recouvrent les hommes japonais à partir du moment où ils intègrent la mafia, signe de reconnaissance, d'appartenance, à vie. Les tatouages des Occidentaux ont longtemps symbolisé le décalage, la marginalisation. Ils couvraient la peau des marins, pirates, comme autant de traces de leurs rencontrent avec les peuples "primitifs". Il sied bien depuis quelques dizaines d'années à la problématique adolescente, dans le désir de signifier une certaine liberté par rapport aux normes sociales en vigueur. La pratique s'est récemment démocratisée, pour aboutir à un vrai phénomène de mode, parallèlement au piercing. Sans doute est-ce lié au symbole de jeunesse... Au delà de la dimension créative et esthétique de ces modifications du corps, il faut comprendre le besoin de concrétiser une période de transition entre le monde de l'enfance et celui des adultes. Notre société ne fournit plus de rites de passages obligatoires. Aussi, chacun, en Occident, s'en réinvente- t-il. Dans toutes les cultures traditionnelles, le corps garde la trace de ce passage à une autre vie, de ce changement d'état. M. Biehn présente toutes sortes d'exemples de scarifications, ajout d'éléments externes : bouchons de nez, pendentifs d'oreilles, bâtons sous la lèvre inférieure ... La liste est sans fin car cette créativité est au service du besoin de montrer quelle place tient l'individu dans la société, quel est son rapport au monde. Sphère privée et sphère publique Le vêtement conditionne aussi les fonctions selon que l'on est dans ou hors les murs de la maison. Dans la culture judéo-chrétienne, les femmes cachaient leur chevelure dès qu'elles sortaient. Les religieuses font toujours de même. "L'usage du voile en pays arabe préexistait à l'Islam" nous dit M. Biehn ; il est venu prolonger au-dehors la séparation marquée dans l'architecture même des maisons, entre la sphère des femmes et celle des hommes. Par delà le monde, la coutume est parfois extrême au point d'associer au vêtement un voile brodé ou un masque qui cache totalement le visage. Les tissus sont colorés, richement décorés, comme pour "détourner le regard de l'essentiel". Rien de physiquement cruel à cela. On apprend d'ailleurs que la pratique du voile en public a permis de protéger les femmes arabes de moeurs masculines par trop envahissantes. Mais, dans le même temps, la femme perd son identité en se cachant. L'absence de regard et de bouche lui retire toute possibilité de parole en public, donc toute fonction d'influence hors de la sphère privée. D'autres clés de lecture peuvent encore s'envisager pour appréhender toute la richesse du livre de M. Biehn au fil de son parcours. Cet ouvrage ouvre l'esprit et le coeur, oblige à l'indulgence. Une fois achevé, il s'ouvre à nouveau, se relit et se regard encore, mais différemment, avec un nouvel oeil, l'oeil de celui qui comprend que son corps a été et sera toujours comme un tableau noir où se grave l'histoire personnelle et sociale de chaque être humain. J'achèverai donc cet article par l'un des commentaires de Catherine Bensaïd : " Qui en se maquillant, qui en se coiffant, qui en nouant un noeud à sa cravate, qui en enfilant un jean, chacun ne revêt-il pas son habit de lumière ? Ne recouvre-t-il pas sa nudité d'un voile qui l'embellit et cache au regard des autres l'ombre de la nuit, l'ombre de sa nuit ? "
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