 Après un sursaut d'émancipation, la femme du XIXe siècle est écartée du monde, peu recommandable, des Arts. Quelques figures célèbres, comme Rosa Bonheur, qui feront scandale, ouvriront la voie de l'émancipation culturelle et sociale.
Avenirs de femmes n°11 / 2002
En 1787, Condorcet fait une première tentative pour introduire le principe d'égalité civique des femmes dans l'idéologie politique libérale du siècle des lumières. Selon ce principe d'égalité devant la loi, sans distinction de sexe, les femmes pourront dès lors être imposées, voter, avoir l'autorité domestique partagée et avoir accès à toutes les professions et à toutes les formes d'instruction.
Révolution : les femmes écartées des Arts
Mais la Révolution se montrera conservatrice sur le plan social. La femme devant rester la gardienne du foyer, il lui est naturellement difficile d'accéder au statut d'être indépendant, dans tous les domaines de la société, et donc dans les arts. Le premier acte de la Société Populaire et Républicaine des Arts fut d'exclure les femmes de ses réunions, sous prétexte que celles-ci " étaient en tout point différentes des hommes " (4), et " puisque la loi interdisait aux femmes de s'assembler pour délibérer de quelque sujet que ce soit, les admettre revenait à enfreindre la loi " (4). Et ce, malgré les demandes répétées de Julie-Victoire Daubie. Militante féministe, première femme à se présenter au baccalauréat, qui réclamait " que les femmes soient admises sur un pied d'égalité à tous les niveaux de l'enseignement artistique, y compris à l'Ecole des Beaux-Arts, et même au concours pour le prix de Rome " (4). Ses revendications resteront sans écho, les femmes se verront donc refuser l'entrée de l'Ecole des Beaux-Arts ainsi que la prestigieuse classe des Beaux-Arts de l'Institut. Elles sont différentes mais inférieures !
L'art toléré comme "agrément"
Au XIXe, siècle fortement puritain, il faut être de famille bourgeoise pour espérer faire des études artistiques, mais de toutes manières, le génie n'est pas féminin. " De savantes théories apparentées à la biologie expliquent que les hommes se projettent dans leurs œuvres et les femmes, elles, dans leurs enfants " (3).
Le mariage est le seul avenir pour une femme et la peinture doit rester un art d'agrément, tout comme la musique. La méfiance entoure la femme en qui on finit par reconnaître du talent, ne serait-elle point anormale ?
Elle devient suspecte si elle peut, grâce à son art, gagner sa vie. Néanmoins, ce qui manque le plus aux femmes artistes, c'est une formation solide car elle n'ont pas accès aux grandes écoles d'art. Dans les cours particuliers chez les peintres en vue, le professeur enseigne un art rigide avec la volonté de voir passer la jeunesse au moule de leur savoir et de la voir peindre comme eux-mêmes.
Seul le Louvre est l'école ouverte à tous, sans distinction de sexe ni d'âge. Dans cet atelier géant, les jours ouverts aux copistes, dans un joyeux désordre, on y apprend en copiant les chefs d'œuvres.
Seule l'Académie Julian, fondée par un ancien boxeur professionnel, est strictement réservée aux femmes.
L'enseignement y est inférieur à celui des hommes, mais les élèves viennent de partout car, depuis 1877, c'est le seul lieu où elles peuvent dessiner des modèles nus masculins et féminins. Le carcan de bienséance, ainsi que les jugements critiques veillent à ce que ces femmes ne sortent pas sans être accompagnées et restent à leur place.
" Nous sommes allés à l'Ecole des Beaux-Arts. Il y a de quoi pleurer de rage. Comment se fait-il que je ne puisse entrer ? Où pourrai-je trouver un enseignement aussi complet ? "
Marie Bashkirtseff |
L'atelier : un lieu peu recommandable !
L'atmosphère grivoise des ateliers, leur tradition et leur bizutage, en faisaient des endroits peu recommandables aux jeunes filles, qui plus est de bonnes familles. " A fréquenter des écoles de dessin, à s'attarder sur le contour d'un sexe masculin, n'en viendront-elles pas à prôner l'union libre ou, pis encore, l'homosexualité " (3), ou même encore " l'athéisme, l'anarchisme, le socialisme et l'amour libre ? ". Une femme qui veut peindre comme un homme est dangereusement pervertie car elle doit produire ce qu'on attend d'elle, une image douce et fragile de bonne épouse. L'existence des femmes artistes mettait en péril la sainteté de la famille, il fallait les protéger du succès et de l'indépendance, meilleur moyen de ne pas menacer les hommes dans leur statut ! Résultat, il faut reconnaître qu'hormis quelques-unes, elles furent rarement les plus audacieuses ou inventives. " Le simple fait de suivre sa vocation d'artiste et de s'accrocher assez longtemps pour acquérir un métier honnête était déjà un véritable exploit pour une femme du XIXe " (4). Malgré les difficultés imposées par cette bourgeoisie montante et triomphante, elles continuent de peindre et d'être présentes dans les salons, comme le Salon des femmes artistes, ou l'Exposition universelle, et certaines finissent par obtenir la reconnaissance du public.
Rosa Bonheur : première artiste reconnue
Rosa Bonheur va à l'encontre des normes. Née en 1822, c'est une enfant rebelle, un garçon manqué. Son père est professeur de dessin, peintre-paysagiste. Elle va au Louvre exécuter des copies mais, dès 17 ans, elle les vend et aide ainsi sa famille à vivre. A 30 ans, passionnée par les animaux, elle demande l'autorisation officielle de pouvoir s'habiller en homme, pour pouvoir côtoyer les maquignons dans les foires à bestiaux et aller aux abattoirs, comme Rembrandt et plus tard Soutine. Elle sera soumise à la loi de faire renouveler ce permis tous les six mois. Elle ne se mariera pas, mais partagera sa vie avec deux femmes peintres. Son chef-d'œuvre, "La foire aux chevaux" (1853), véritable triomphe, lui offre une gloire qui franchit les frontières. L'anodin est élevé à la dimension de l'épique. Pour la première fois, une femme artiste reçoit la Légion d'honneur des mains de l'impératrice Eugénie. Peut-être celle-ci veut-elle montrer que le génie n'a pas de sexe ? Rosa, cette femme aux cheveux courts qui fume et monte à cheval à califourchon, avait montré aux autres femmes que leur corps leur appartenait.
Les femmes Impressionnistes
Issues de l'Ecole de Barbizon, d'autres femmes essaient d'aller plus avant, ce sont les Impressionnistes. Ce mouvement révolutionnaire défie les idées académiques traditionnelles en proposant une nouvelle façon de voir le monde. On n'apprend plus dans les ateliers, mais dans la nature, sur le vif, sans le soutien des institutions consacrées. C'est ainsi que Berthe Morisot, convaincue de sa vocation et qui ne nourrit aucune illusion sur le bonheur conjugal, suivra le conseil de Courbet : " Fais ce que tu vois, ce que tu sens, ce que tu voudras ". Tout comme l'univers de Mary Cassat venue des Etats-Unis, maudite par son père car elle veut être peintre, celui de Berthe Morisot sera exclusivement féminin : mères à l'enfant, femmes faisant la sieste sur l'herbe, etc…, sans jamais aucune mièvrerie. Même Manet, reconnaissant leur talent, dira de Berthe et de sa sœur au peintre Fantin Latour : " Je suis de votre avis, les deux sœurs Morisot sont charmantes. C'est fâcheux qu'elles ne soient pas des hommes ". Si les tableaux de Berthe n'atteindront jamais de son vivant des prix élevés, le poète irlandais Georges Moore écrira après sa mort : " Ses toiles sont les seules toiles peintes par une femme qu'on ne pourrait détruire sans laisser un blanc, un hiatus dans l'histoire de l'art ". Marie Bashkirseff, quant à elle, dans son désir intense de célébrité, se battra toute sa très courte vie pour ses idées et sa peinture, être libre comme un homme pour pouvoir mener une vie d'artiste : " Ah cré nom d'un chien, c'est alors que je rage d'être femme ! ". Camille Claudel dérange, elle est plus virile que ses confrères masculins, ayant de surcroît fait le choix d'un art favorisé par les hommes : la sculpture. Elle est très belle, mais refuse les normes, mariage, couvent, chasteté au profit du célibat. Rodin dira de sa compagne : " Je lui ai montré où trouver de l'or, mais l'or qu'elle trouve est bien à elle ". Mais à partir de son enfermement à l'hôpital psychiatrique, elle est rendue calme et soumise, incapable de déranger son entourage par son insoumission. D'après sa biographe, Reine-Marie Paris, " elle mourut d'avoir voulu échapper trop tôt à la condition féminine ".
" Le génie masculin n'a rien à craindre
du goût féminin "
" Que les hommes conçoivent les grands projets d'architecture, les sculptures monumentales et les formes les plus élevées de la peinture ainsi que celle des arts graphiques qui exigent une conception élevée de l'idéal artistique. En un mot, que les hommes s'occupent de tout ce qui touche au grand art. Que les femmes se tiennent aux formes d'art pour lesquelles elles ont toujours marqué leur préférence, telles que le pastel, le portrait ou la miniature, ou encore la peinture de fleurs… Aux femmes, avant tout, revient la pratique des arts graphiques, ces travaux minutieux qui conviennent si bien au rôle d'abnégation et de dévouement que toute honnête femme se réjouit de remplir ici-bas et qui est sa religion. "
Gazette des Beaux-Arts, Léon Lagrange, 1860 |
Début du XXe : la bohême
Les droits de la femme, son statut et son identité sont des questions à l'ordre du jour dans le tournant de la fin du XIXe au début du XXe siècle. La femme abandonne la crinoline, le corps devient plus stylisé, les plus délurées chevauchent des bicyclettes. Les femmes artistes qui osent se libérer de leur condition rejoignent la capitale et fréquentent la bohème. Elles sont peu nombreuses mais d'un fort tempérament. " Pour vivre, elles servent de modèle à leurs confrères, ce qui leur ôte immédiatement le titre de femme respectable " (3). Dans leur volonté d'exister, elles cultivent le goût de la différence, choisissant souvent l'excentricité plutôt que d'être la maîtresse de maison idéale. Cette vie est possible à Paris mais inimaginable en Province ou dans les campagnes.
Le XXe siècle s'ouvre sur une véritable explosion de découvertes scientifiques et techniques. Avec la première guerre mondiale et ses impératifs économiques, qui bouleversent les comportements, hommes et femmes doivent travailler, quelle que soit leur classe sociale. Les femmes artistes profitent de cette liberté nouvelle, et peuvent enfin suivre le même enseignement que les hommes et concourir au même prix. L'idéologie de la mère au foyer est toujours forte, mais de plus en plus de femmes sont capable de s'en libérer et de faire carrière. Elles sont de tous les courants, de toutes les écoles, manifestant comme Suzanne Valadon, Sonia Delaunay, Sophie Taeuber Arp ou Gontcharova, leur propres formes d'expressions.
Entretien avec Marie-Paule Deville-Chabrol, sculpteur
"Je suis d'un monde dont les limites se confondent avec celle du périmètre clos de mon atelier, je suis du silence et de la solitude. Ma relation à la création est de l'ordre de la quête personnelle, obsessionnelle et solitaire. Par le fait donc, je n'ai jamais rien sollicité de l'extérieur. J'ai fait deux expositions personnelles à mes débuts ; là s'est limité mon désir que mes œuvres soient vues, le reste est venu de l'extérieur, de cette mystérieuse "vraie vie". A la suite de ces deux expositions, sont venus un marchand, des salles des ventes, des galeries, qui m'ont contactée, des collectionneurs, la Marianne, et l'intérêt actuel de quelques pays étrangers. Si j'en juge donc d'après mon expérience, il est relativement aisé de nos jours pour des artistes, femmes et hommes, d'être reconnu. Ici comme ailleurs, tout est affaire de chance, de rencontres, de travail, de talent et de ces passerelles incontrôlables, voire improbables, entre l'émotion qu'offre votre œuvre et celle que les gens sont prêts à recevoir.
" Ai-je eu de la chance ou sommes-nous dans la "Chambre claire" de la condition des femmes artistes ? "
S'il m'arrive de constater encore la résurgence de quelques "contractions" face à la création, elles sont toujours liées à l'image de la femme que véhicule mon œuvre et, sous-jacente, cette question : "Que contient ce regard de femme (artiste) sur la féminité, sur la nudité ?". Quand ces contractions existent, elles sont le plus souvent l'image renvoyée d'un machinisme ordinaire et très superficiel, et non de rejet de l'art exercé par une femme.
Pour moi, l'art est surtout une quête de soi, une tentative d'appréhender, d'approcher quelque chose de notre humanité. Un chemin. Alors, au bout du chemin, il y a bien sûr des gens qui aiment, rejettent, analysent et jugent. Le problème est de faire un pas tous les jours, pas plus, mais pas moins non plus. |
" Le génie masculin n'a rien à craindre
du goût féminin "
" Que les hommes conçoivent les grands projets d'architecture, les sculptures monumentales et les formes les plus élevées de la peinture ainsi que celle des arts graphiques qui exigent une conception élevée de l'idéal artistique. En un mot, que les hommes s'occupent de tout ce qui touche au grand art. Que les femmes se tiennent aux formes d'art pour lesquelles elles ont toujours marqué leur préférence, telles que le pastel, le portrait ou la miniature, ou encore la peinture de fleurs… Aux femmes, avant tout, revient la pratique des arts graphiques, ces travaux minutieux qui conviennent si bien au rôle d'abnégation et de dévouement que toute honnête femme se réjouit de remplir ici-bas et qui est sa religion. "
Gazette des Beaux-Arts, Léon Lagrange, 1860 |
Pour en savoir plus :
1. Dominique Bona. Berthe Morisot, le secret de la femme en noir. Grasset, 2000.
2. Nancy G. Heller. Femmes artistes. Herscher, 1991.
3. Clarisse Nicoidski. Une histoire des femmes peintres. J.C. Lattes, 1994.
4. Ann Sutherland Harris, Linda Nochlin. Femmes peintres : 1550-1950.
5. Le journal de Marie Bashkirtseff. Mercure de France, 2000. |
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