Si l'on en croit les éthologues, le besoin de séduire est universel et beaucoup plus archaïque qu'on ne l'imagine. Les hommes, les singes, les orchidées, les papillons, même les éléphants de mer… le monde entier séduit !
On séduit parce que c'est vital Futiles les parades, les parures, les conseils "séduction" des magazines féminins? Certainement pas ! affirment en chœur pédiatres, psychiatres, biologistes, éthologues… Pour développer nos capacités génétiques (nous accoupler, nous reproduire), nous devons recevoir l'amour d'autrui. Et pour être aimés, nous devons être aimables ! Roucouler, faire les beaux, devenir vert fluo comme la femelle du ver luisant, mettre des jupes moulantes, nous tortiller, bomber le torse, susurrer comme Julio Iglesias « Vous les feeemmmes, adoraaables, désiraaables ! ». « Sans amour, on n'est rien du tout », dit justement la chanson. Pire, on meurt. Les bébés qui ne reçoivent pas leur lot de caresses et de mots d'amour, même convenablement soignés et nourris, dépérissent et finissent par mourir. C'est sans doute pour cela que les petits, dans toutes les espèces, sont si mignons et donnent autant envie de les cajoler. Pour le psychiatre Patrick Lemoine (*), la nécessité de l'autre est inscrite dans chacune de nos cellules. Si elles n'étaient pas condamnées à co-habiter avec d'autres cellules un peu différentes, elles s'extermineraient les unes les autres comme dans les maladies auto-immunes.
On séduit pour répandre nos gènes Hommes et animaux sont prêts à tout pour faire les malins devant l'autre sexe et évincer leurs rivaux, en particulier à des excès esthétiques aberrants, mettant parfois leur propre existence en danger. La queue du coq chinois peut atteindre plusieurs mètres, empêchant son propriétaire de voir et de voler ; le faisan doré s'orne de couleurs magiques qui le font repérer des tigres ; l'homme, ce grand fou, n'hésite pas à se teindre, se peindre, se comprimer, se charcuter, se scarifier, se "piercer", s'affamer, se raboter, etc, etc. Pourquoi ces tortures ? Pour plaire et affirmer sa volonté de puissance. Se développer, égrener ses gènes, répandre son "moi", vivre au-delà de "soi". C'est pour cette raison que les critères de la séduction humaine, au-delà des âges et des cultures, sont tellement stables et universels. Une femme sélectionne toujours inconsciemment le meilleur géniteur : un très viril/très dominant (grand/beau/musclé ou très-riche/très-intelligent…), dont elle peut déduire la qualité de la semence. Ou bien, si elle est une femelle dominante, un fragile-peu entreprenant, dont elle peut penser qu'il sera fidèle et protecteur pour ses petits. L'homme qu'il soit esquimau, français ou papou, trouvera "canon" une femme qui donne visuellement l'impression de pouvoir porter son rejeton : jeune et saine, avec une taille fine, de gros seins, des hanches pleines, des lèvres charnues et des cheveux brillants.
On séduit pour ne pas se faire la guerre Le grand Pascal détestait la séduction, qu'il considérait comme « pire que le viol, parce que plus humiliante ». Certes, il est désagréable de se faire "avoir" par un beau parleur ou une allumeuse au cœur sec. Mais moins que de recevoir un coup de gourdin sur la tête par son "futur" ! Que ce soit chez l'homme ou son cousin le bonobo, le fameux singe hypersexuel, l'activité amoureuse est essentiellement utilisée pour maintenir la paix sociale. Chez les rats en surpopulation, l'agressivité augmente beaucoup. Etre civilisé, c'est négocier, ruser, séduire, pour obtenir ce que l'on veut. Moins de violence, plus de drague ! A partir du XVIe siècle, grâce à une certaine stabilité politique, les duels (ou les viols collectifs !) ont peu à peu cédé la place aux chansons, aux mandolines... Aux brutes primitives, ont succédé les poètes au teint pâle, les grands sensibles, les belles coquettes. La séduction est une façon de sublimer nos instincts prédateurs. Don Juan peut être considéré comme un "raté" de ce progrès. Au XVIIIe siècle, alors que les guerres des factions s'estompaient, les grands seigneurs libertins déplacèrent leurs pulsions guerrières (masculines) dans l'espace intime (féminin). Le Valmont des Liaisons Dangereuses, le Johannes du Journal du Séducteur livrent leurs batailles dans les chambres à coucher. Leurs ennemis se nomment Cécile ou Cordelia. Ils ne font plus la guerre, ils font l'amour (mais tuent toujours à la fin).
On séduit parce qu'on est évolué Ne pestons pas trop contre notre civilisation moderne et sa "dictature de la beauté" qui nous contraint, jusqu'à un âge avancé, à nous pomponner (pour réussir en amour, au travail…). Dans les sociétés archaïques (il n'y a pas si longtemps chez nous encore…), la question de la conquête ne se posait pas, ou peu. Les fiancés étaient choisis par leur famille respective. Ils pouvaient à peine se voir et se parler. Peu importait d'être avenant, intelligent, beau parleur… Il fallait avoir le bon pedigree, une dot conséquente. Et filer doux devant la volonté de ses parents. C'est ainsi que la plus belle fille du village pouvait se retrouver, comme dans Astérix, avec le plus vieux affreux… Jusqu'au XXe siècle, le marivaudage était l'apanage des milieux aisés. Malgré les dérives actuelles (compétition érotique, "guerre des sexes", divorces, solitude…), la démocratisation du flirt est un progrès incontestable pour l'individu, l'affirmation de sa liberté et de ses désirs.
On séduit pour se sentir puissant La séduction a d'autres vertus que celle de nous faire vivre en paix (relative) les uns avec les autres. Elle nous rend plus sûrs de nous, plus forts, plus heureux. Le désir d'autrui nous valorise, nous illumine et illumine notre existence. Il nous donne la sensation d'être invincibles. Les endocrinologues ont constaté que le sentiment de plaire améliorait la santé. Se sentir désirable dope nos défenses immunitaires et nous stimule. Sous l'effet du désir (partagé), notre organisme subit un véritable "raz-de-marée neuronal". Endorphines, dopamines, noradrénaline, phényléthylamine ou PEA (l'amphétamine de l'amour)..., un flot de substances et hormones envahit notre cerveau émotionnel et nous donne cette mine rose hilare si caractéristique. C'est le fameux "coup de foudre".
On séduit pour ne pas déprimer La détresse psychique provoquée par l'isolement social est commandée par les mêmes circuits neurologiques que la douleur (pour aller très vite). Pour ne pas se sentir seules ou rejetées, certaines personnes ont un besoin compulsif de séduire. Chez elles, la conquête devient une addiction, comme chez les joueurs ou les dépensiers. On a pu établir que les dragueurs compulsifs étaient drogués à certaines substances (sortes d'amphétamines) secrétées par le cerveau, qui leur apportent une excitation et une réponse à leur angoisse. Ce sont des personnes d'une grande fragilité psychique, qui luttent contre la dépression en séduisant "tout ce qui bouge". La conquête leur permet de combler leurs failles narcissiques. Comme l'achat d'une nouvelle jupe est, pour la "shopping addict", « un petit bout de soi recollé »… jusqu'au prochain achat.
On séduit parce qu'on est en manque Contrairement à la beauté naturelle, qui est un état, un constat, la séduction relève du projet, de la ruse et de la conquête. D'où le préjugé commun du "beau/bête" (ou de la "belle/bête"), et du séduisant/intelligent, à la Gainsbourg. « Elle a du charme » dit-on aussi de la charmeuse qui se donne bien du mal pour charmer. L'orchidée se déguise en insecte pour tromper le papillon et qu'il la féconde croyant avoir affaire à une "papillonne". La menteuse ! Séduire est un travail et l'aveu d'un manque. Cela peut être aussi une maladie. D'un point de vue clinique, la séduction, l'usage des masques multiples (être celui que l'autre espère) est la définition même de l'hystérie. « L'hystérique cherche un maître pour le dominer », explique l'écrivain Philippe Sollers qui s'y connaît en groupies manipulatrices… Et, dans le monde du travail, l'usage de la séduction, signe de domination, est une arme sociale qui induit chez l'autre un comportement de subordination ; on le constate par exemple dans les milieux machos que sont la politique ou les médias. La séduction peut alors n'être qu'intellectuelle, pas besoin de faire le beau ou la belle !
On séduit qui nous séduit Vous croyez flasher sur un inconnu ? Il n'en est rien. En réalité, vous venez de reconnaître une sorte de jumeau, qui porte la même "empreinte" biologique que vous. Un enchevêtrement de sensations enregistrées au temps où vous n'aviez d'yeux (et de nez, de mains…) que pour votre mère. Le coup de foudre est la rencontre sensorielle entre ces deux empreintes. C'est aussi l'effet d'un double narcissisme : « Je me vois beau/belle dans tes yeux amoureux, comme dans ceux de ma mère ». L'autre ressent exactement la même chose. La séduction fonctionne alors comme un véritable leurre mimétique. Chacun se séduit lui-même. Mais l'important, c'est que cela fonctionne !
* Auteur de Séduire, comment l'amour vient aux humains, Robert Laffont.
LES MECANISMES SECRETS DE LA SEDUCTION
Ils se plaisent ? Pour le savoir, il suffit de les regarder. Car en amour, comme au poker, 85% de la communication est non verbale…
Parures sexuelles La femme s'habille en cible (vêtements de couleurs vives, transparences, matières qui soulignent les formes). Maquillage audacieux, peintures, boucles d'oreilles, bracelets sonores : elle se décore pour attirer l'attention. L'homme se pare d'attributs phalliques (cigarette, voiture rouge, portable, clés accrochées à la ceinture…)
Gestuelle inconsciente La fille se tortille sur sa chaise, ondule en marchant, ou adopte une position de fragilité (montre sa nuque, penche la tête sur le côté). L'homme prend des attitudes de domination inconsciente : il regarde effrontément les autres mâles, gonfle le torse, gesticule beaucoup en parlant. Puis enchaîne avec des gestes de protection (allume cigarette), destinés à créer une bulle d'intimité.
Pupilles dilatées Les comportementalistes ont démontré que deux personnes attirées l'une par l'autre ont la pupille qui se dilate de façon sensible. C'est le meilleur signal de consentement. Tendre chez elle, exorbité chez lui… Le regard dit « Je te veux! »
Contacts furtifs Deux personnes qui se plaisent trouvent toujours une raison pour se toucher : il la prend par la taille pour la diriger, pose sa main son épaule. Elle l'effleure, approche son buste pour lui parler…
Odeurs subliminales Plusieurs expériences ont établi l'action des "phéromones sexuels" (substances sécrétées par l'organisme, perceptibles à un mètre) dans les mécanismes d'attraction. Totalement inodores, ils véhiculent l'appel de l'amour et sont, paraît-il, reçus 5 sur 5 par les êtres que l'on veut séduire. Les filtres d'amour existent bien ! |
QUI SÉDUIT QUI ? (ET COMMENT) Réponse de Gilles d'Ambra*, psychologue, spécialiste du couple.
Quelles sont les grandes lois de la séduction aujourd'hui ? Il n'y en a pas, il n'y en a plus. Avant, les approches étaient très codées. Pour caricaturer, les filles jouaient les "mine de rien", les garçons, les paons. C'était facile à décrypter. Aujourd'hui, ces règles ne fonctionnent plus.
Qu'est-ce qui marche alors ? Si on le savait, ça se saurait ! Il suffit de parler "entre filles" pour mesurer l'ampleur de la débâcle. Ce bon vieux mâle latin n'est plus à la hauteur de sa réputation. Tous les sondages sur la question se recoupent. La plupart des femmes pensent que les hommes ne savent plus très bien comment s'y prendre pour les séduire.
Il n'y a vraiment plus de règles ? Non. D'ailleurs quand on interroge les hommes, ils avouent qu'ils ne savent plus décoder. C'est devenu trop compliqué, ils n'y arrivent plus.
Les femmes n'envoient plus les bons signaux ? Les signes sont brouillés, souvent à l'envers. Les femmes disponibles affichent "pas libres" pour ne pas passer pour des paumées qui veulent s'accrocher à un mec. Celles qui ne le sont pas font le contraire pour affirmer leur indépendance ou faire jouer la concurrence.
Le meilleur moyen pour une femme de plaire à un homme ? Croire en elle, à ce qu'elle est et à ce qu'elle parait. Il faut d'abord se plaire à soi même pour plaire aux autres.
Et pour un homme de plaire à une femme ? Jouer sur sa part féminine. Aujourd'hui, ses vrais atouts séduction, c'est l'intuition, l'écoute, la douceur, la complicité.
* Auteur de "Les hommes racontés aux femmes", J.C. Lattès |
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