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Le flux menstruel Discours savants et croyances

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Écrit par Joson de Foras (Ethnologue, Paris)

Une grande part de la symbolique du rôle de la femme, axé sur la reproduction, repose sur le "sang féminin", à la fois ingrédient indispensable à la procréation et substance impure. Tour d'horizon des croyances et discours savants au fil des siècles.

Avenirs de femmes n°12 / 2003

Dès l'antiquité hébraïque, le Talmud considérait qu' " une femme est atteinte par la ménopause, quand elle ne voit pas son flux cataménial pendant trois époques consécutives ". Les dictionnaires médicaux du XIXe siècle définissaient la ménopause comme la " cessation naturelle de la menstruation ", tandis que les dictionnaires modernes parlent de " fin de la fonction menstruelle ". La ménopause est déterminée par rapport à un phénomène physique directement observable : l'arrêt des règles. Celles-ci sont étroitement liées aux représentations de la féminité, de la fécondité et de la sexualité. Comme le constate Françoise Héritier, anthropologue, toutes les sociétés ont opéré des classifications par rapport à des données anatomiques simples. Les flux et substances qui s'échappent des corps ont été une source d'interrogations constantes. Les hommes fabriquent du sperme, les femmes fabriquent du lait et en plus émettent de façon régulière du sang sans l'avoir voulu. Les femmes sont donc différentes des hommes. Nombreux sont les discours savants ou croyances populaires énoncés depuis Hippocrate à propos des humeurs. Quand il s'agit de comprendre le flux menstruel, son abondance ou son arrêt, c'est, au-delà de différentes théories de la reproduction et des représentations auxquelles elles sont liées, du rôle de la femme dans la société dont il est question. Une rapide synthèse historique de la genèse des savoirs occidentaux sur la question va permettre de comprendre l'importance du traitement matériel et symbolique du sang féminin, à la fois ingrédient indispensable à la procréation et substance impure et néfaste qu'il importe de canaliser.

Les "menstrues" : semence des femmes ?


Les traités d'Hippocrate (460-370 environ avant J.C.) et les écrits d'Aristote (384-322 avant J.C.) ont directement influencé les savoirs scientifiques sur la procréation jusqu'au XVIIe siècle, sans subir beaucoup de modifications, et malgré leurs contradictions. Hippocrate affirmait que la conception s'effectue dans l'utérus à partir d'une semence masculine et d'une semence féminine, le sang menstruel servant à nourrir le fœtus, ce qui explique l'arrêt des règles quand la femme est enceinte. Mais le sang menstruel avait aussi son rôle à jouer dans la conception : en effet, la femme a de fortes chances d'accoucher d'un garçon si le rapport sexuel a lieu à la fin des règles, et d'une fille s'il est plus précoce. Aristote, pour sa part, tenait pour acquis que la femme tient une place tout à fait mineure dans la conception, que le mâle est " l'être qui engendre dans un autre être " et que le sang menstruel n'est qu'une semence sans âme. Il définit la conception comme une prise agissante de la semence masculine sur le sang menstruel de la femme.

Au Moyen Âge, on a longtemps débattu entre la théorie aristotélicienne et celle de la double semence soutenue par Hippocrate et Galien, puis répandue par les médecins arabes du XIe siècle. A l'aube de la Renaissance, le débat semble tranché et les Encyclopédies, comme les pratiques médicales, estiment en général que la femme contribue à la génération par le sang menstruel et par une semence dont la vertu agissante reste toutefois inférieure à celle du sperme masculin. Ce qu'illustre bien cette première expérience de fécondation in vitro menée par les médecins Paracelse et Amatus qui ont introduit du sperme et du sang menstruel dans une fiole avant de la disposer sur du fumier. Thomas d'Aquin (1228-1274) pense que, bien purifié, il peut conduire au développement d'un embryon humain ! En effet, les plus éminents spécialistes considéraient la génération comme la coction de trois éléments : la semence masculine, la semence féminine, et le sang menstruel. Longtemps, l'utérus a symbolisé la procréation car la menstruation était considérée comme essentielle pour la formation du fœtus. La découverte des follicules dans les ovaires par Reynier de Graaf (1641-1673) marque le début d'une plus grande compréhension du processus physiologique de la reproduction et du rôle des menstrues dans ce processus, préfigurant une série de découvertes dont celle du docteur Ogino en 1931 qui montre que l'ovulation a lieu en milieu de cycle. Au XIXe siècle, si l'on fixe toujours la période de fécondité à la fin des règles ou pendant la période menstruelle, la théorie des effets néfastes du sang des règles est rejetée et apparaissent les premières descriptions précises des symptômes de la ménopause. 
 

Le masculin et le féminin

Les observations effectuées depuis au moins Hippocrate et Aristote en Occident, à partir de cette spécificité féminine qu'est le flux menstruel, participent d'une classification plus générale du masculin et du féminin en deux catégories, le premier étant considéré comme chaud et sec et l'autre comme froid et humide. On sait que la vie est porteuse de chaleur, que la privation du sang, si elle est complète, implique la mort et le froid, donc l'idée que le sang est de la chaleur et donc que si les femmes perdent du sang, elles sont plus froides que les hommes. De plus, le corps de la femme n'est considéré qu'en référence à celui de l'homme. La femme possède des organes en creux, par rapport à ceux de l'homme, qui demeurent internes et sont plus froids et plus mous. Suivant une telle catégorisation, le flux menstruel devient le symptôme le plus significatif d'un dysfonctionnement inhérent à la nature féminine.

Sang impur, ou sang vital ?


Ainsi, rien d'étonnant à ce que, depuis l'Antiquité, les traités savants comme les Encyclopédies, les propos autorisés comme les croyances populaires attribuent à cet écoulement un mystérieux pouvoir souvent néfaste, voire maléfique. Pline l'Ancien (23-79), a pu constater qu'" une femme qui a ses règles fait aigrir le vin à son approche ", que " son seul regard ternit l'éclat des miroirs, émousse le tranchant du fer, efface le brillant de l'ivoire (…), à son contact le lin qu'on fait bouillir noircit, le cuivre prend une odeur fétide et se rouille ". Le sang menstruel est décidément impur, les femmes doivent être autant que possible tenues à l'écart durant ces périodes. Si par malheur un couple avait des relations sexuelles à ce moment, l'enfant qui naîtrait aurait de fortes chances d'être lépreux et, même si elles n'étaient pas suivies d'une grossesse, " la sagesse, l'énergie, la force, la puissance et la vitalité d'un homme qui approche une femme couverte d'excrétions menstruelles disparaissent complètement ", comme le rapporte Jean-Paul Roux, historien. Dans les années 1970, Yvonne Verdier, ethnologue, rapporte comment les femmes, dans un village de Bourgogne, au moment de leurs règles, sont porteuses d'un pouvoir de putréfaction des aliments et notamment du cochon : " Quand on a ses règles, le saloir, il faut pas y aller. Ca fait tourner le lard, ça fait tourner le saloir, tout est perdu ". Les femmes sont soumises à de nombreux interdits. Tout ce qui est conservé peut tourner, la femme est comme investie d'un pouvoir putréfiant. " Il paraît que si on voyait à l'intérieur du corps d'une femme à ce moment là, c'est affreux, c'est un désordre, c'est tout agité, ça n'a pas de nom." Mais ce sang menstruel nourrit des représentations ambivalentes puisqu'en même temps, on l'a vu, il peut se révéler indispensable à la croissance de l'embryon. Des médecins du XVIIIe siècle, comme Astruc, affirment que le " sang menstruel est du sang sain et louable chez la femme bien constituée ", tandis que Fothergill avance que " la menstruation n'est pas une évacuation de matière morbide et maligne, (que) sa rétention n'est jamais extrêmement grave car c'est seulement du sang vital ".

Ménopause et hystérie


Pour autant, les règles continuent à nourrir nombre de théories, provenant notamment de médecins qui ont relié la ménopause à l'hystérie, maladie certes ancienne mais qui a, au XIXe siècle, un regain d'intérêt tout particulier, pour devenir, dans le discours médical, le symbole même de la fécondité. Pour la plupart des spécialistes de pathologie féminine, la substance vénéneuse dégagée par l'utérus provient d'une rétention et corruption de matière, autrement dit d'un dysfonctionnement des sécrétions sanguines ou séminales, imputable au mode de vie. L'hystérie, assimilée à une " suffocation de la matrice ", voire à une " fureur utérine ", devient la maladie des femmes sans hommes. La moralité n'est pas éloignée de la médecine.

Tout se résume à la fécondité


Ainsi, quand on parle de règles c'est bien de fécondité qu'il s'agit. La fécondité, c'est ce qui est, qui doit être contrôlé, qui doit être maintenu dans des cadres précis de fonctionnement. La femme est définie en fonction de ses capacités reproductives. Froide et humide tant qu'elle a ses règles, sèche si par malheur elle est stérile, ou même particulièrement chaude à la ménopause, sa caractéristique fondamentale étant alors qu'elle ne peut plus se reproduire. Elle peut ainsi devenir le prototype même de la sorcière ou au contraire accéder à un statut de quasi-masculinité, donc gratifiant.

Pour en savoir plus :

- Berriot-Salvadore E. La nature féminine. In : Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, dir G. Duby et M. Perrot. Paris : Plon, 1991.
- Gelis J. L'arbre et le fruit. La naissance dans l'Occident moderne XVIe-XIXe siècles. Paris : Fayard, 1984.
- Gonzales J. Histoire naturelle et artificielle de la procréation. Paris : Bordas cultures, 1996.
- Heritier F. Masculin, Féminin, la pensée de la différence. Paris : Odile Jacob, 1996.
- Knibiehler Y, Fouquet C. La femme et les médecins, analyse historique. Paris : Hachette, 1983.
- Roux JP. Le sang, mythes, symboles et réalités. Paris : Fayard, 1988.
- Verdier Y, Façons de dire, façons de faire, la laveuse, la couturière, la cuisinière. Paris: Gallimard, nrf, 1979.

 

 

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