 Le phénomène est loin d'être marginal ; entre 100 et 200 millions de femmes sont victimes de mutilations sexuelles féminines dans le monde. Parmi les populations immigrées en France, 35000 jeunes femmes sont, chaque année, fortement exposées au risque de mutilation. Des pratiques aux conséquences sanitaires et sociales très lourdes, qui ont amené l'Institut Théramex, ainsi que des associations, à s'intéresser à ce problème de santé publique. Avenirs de femmes n°15 / 2005
Pouvez-vous nous expliquer ce que sont les mutilations sexuelles féminines ? Le terme de mutilations sexuelles féminines (MSF) regroupe l'excision et l'infibulation, tout en laissant apparaître la connotation sexuelle qui s'y rattache, puisque l'objectif de cette mutilation est précisément d'interférer dans l'activité sexuelle de la femme. L'excision, c'est l'ablation, par le biais d'un instrument tranchant, de l'appareil génital externe de la femme, c'est-à-dire le clitoris et une partie des petites lèvres. Dans 15 % des cas, cette mutilation s'associe à ce que l'on appelle une infibulation. L'infibulation comporte une excision complétée par l'ablation d'une partie ou de l'ensemble des grandes lèvres, et surtout la suture, par des fils de lin ou de chanvre, des deux parties bord à bord, de manière à ce que la cavité vulvo-vaginale soit rétrécie, pour laisser la place à un minuscule orifice par lequel s'écoulent à la fois l'urine et le sang des règles. Donc, dans ces conditions, du moins dans les premiers temps, les rapports ne sont pas synonymes de plaisir. Ces mutilations ont donc évidemment de terribles conséquences sur la vie sexuelle des jeunes femmes qui les ont subies.
Quelles sont les différentes conséquences sur la santé de ces jeunes filles ? Les conséquences sont nombreuses, souvent graves et peuvent être mortelles. Les conséquences immédiates sont multiples : la douleur tout d'abord, qui est brève, intense, insoutenable et peut, parfois, susciter un état de choc. Les hémorragies sont possibles : la zone vaginale est très innervée et vascularisée, elle est donc très sensible et saigne énormément. Elles peuvent entraîner la mort. Il existe aussi des conséquences retardées : les infections sont fréquentes ; la plupart du temps, aucune précaution d'asepsie n'est prise lors de l'opération, ce qui peut provoquer des phénomènes infectieux dont les conséquences sont mortelles ou extrêmement handicapantes. A long terme, enfin, on observe une grande altération de l'activité sexuelle (ce qui fait partie des objectifs de la mutilation), des troubles psychologiques, ainsi que des douleurs résiduelles. On peut également assister à des formations locales de kystes ou à une prédisposition aux infections urinaires et génitales. Mais surtout, les jeunes femmes sont confrontées à des difficultés au moment des rapports sexuels et à de grosses complications lors de l'accouchement. En effet, lors de la désinfibulation, il reste une grande zone cicatricielle, la sortie de l'enfant peut donc entraîner des lésions locales qui peuvent toucher le vagin, le rectum et la vessie. Afin d'éviter certaines complications dues à la pratique "sauvage" de l'excision, on a envisagé de la réaliser de manière chirurgicale, mais ce n'est pas une véritable solution. La médicalisation de l'excision est certes une solution immédiate qui en supprime les conséquences néfastes, mais c'est aussi une façon de la reconnaître comme acceptable. Ce qui aurait l'effet inverse de la démarche que nous tentons de mettre en place.
Existe-t-il une chirurgie réparatrice ? Oui, et c'est assez nouveau. Depuis quelques années, des urologues ont mis au point une chirurgie concernant les lésions directes de l'excision. Une chirurgie réparatrice aboutissant à remettre en situation normale les terminaisons nerveuses au niveau du vagin et du clitoris. L'opération se déroule sous anesthésie générale, ne dure qu'une demiheure et les suites opératoires sont plutôt légères. Une vraie réussite qui n'est pratiquée que dans quelques centres en France.
Une évolution de la situation est-elle possible ? Le problème lié aux mutilations sexuelles féminines est complexe. Cette pratique vient du fond des âges, elle avait déjà lieu au temps de l'Egypte ancienne. Nous n'avons pas de véritable réponse sur la question des origines de cette coutume. La seule motivation profonde semble être le maintien de la femme dans une situation de dépendance vis-à-vis de l'homme. Mais là où réside la perversité du système, c'est que la transmission de la coutume se fait par les femmes ellesmêmes, sous l'influence indirecte des hommes. Pourtant, depuis quelques années, il y a un mouvement qui se dessine dans les pays africains, au Burkina Faso en particulier, avec une prise de position forte de la part des femmes des présidents et des grands parlementaires de ces pays. Ils ont mené une réflexion en collaboration avec les associations de défense et les chefs religieux, qui a abouti à une prise de conscience progressive ; il semble qu'il y ait une diminution du nombre des excisions. En revanche, la situation française est bien différente. La France est une terre d'accueil où vivent beaucoup de communautés originaires des différents pays où se pratiquent ces mutilations. Elles vivent en vase clos et n'ont plus une vue précise de l'évolution des mentalités dans leur pays d'origine. Cette situation de repli fait que, paradoxalement, les immigrants ont tendance à maintenir la tradition pensant que celle-ci est encore en valeur.
Recommandations Les recommandations de l'académie nationale de médecine sur les mutilations sexuelles féminines sont orientées autour de cinq axes prioritaires 1. Améliorer les connaissances. 2. Favoriser la diffusion des connaissances au sein du corps social. 3. Renforcer et améliorer les pratiques médicales. 4. Améliorer les conditions de prise en charge des femmes excisées et/ou infibulées. 5. Inciter les autorités nationales à mettre en oeuvre des politiques efficaces de prévention. Pour plus d'informations, retrouvez le texte complet des recommandations sur le site de l'Académie : www.academie-medecine.fr/actualites/avis.asp Rubriques actualités/ Communiqué adopté le 15 juin 2004. |
Quelles sont les solutions, selon vous, pour en finir avec les MSF ? La situation que nous venons d'évoquer a fait réagir et a mobilisé un grand nombre de personnes et d'associations, notamment Maître Weil-Curiel, avocate et présidente de la CAMS (Commission pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles) qui défend les droits des jeunes filles mutilées. Elle s'est impliquée dans cette lutte et a mené une action judiciaire extrêmement forte dans ce sens. En France, l'excision et l'infibulation relèvent de la cour d'assises. Toute jeune fille, qu'elle soit de nationalité française ou simple résidente, est protégée par la loi, et cela même si les mutilations ont été pratiquées en dehors du territoire français. La pratique des MSF peut aboutir à des condamnations pénales : peine de prison ferme pour les exciseuses, avec sursis pour les parents responsables, ainsi qu'au versement de dommages et intérêts. Le versement de ces indemnités aux personnes mutilées est un progrès considérable, cette condamnation est immédiatement exécutoire, ce qui matérialise le jugement. Aujourd'hui, les réseaux établis entre les associations de défense et les immigrantes, aident les jeunes filles à poursuivre leurs parents. La voie judiciaire semble donc être le meilleur chemin pour contrer le maintien de la tradition.
Quel est le rôle de l'Institut Théramex dans ce combat contre les MSF ? Il se trouve que je suis président de l'Institut Théramex, membre de l'ONG "Equilibres et Populations", et que je suis par ailleurs ancien président de l'Académie nationale de médecine ; cela m'a donc paru opportun de faire se rejoindre les actions de ces trois organismes. Le 10 juin dernier, l'Institut Théramex, en collaboration avec cette ONG, a organisé une réunion au sein de l'Académie. A cette occasion, nous avons précisé les choses et fait voter, à l'unanimité, un certain nombre de propositions à l'intention des pouvoirs publics et des médecins. Ces recommandations (voir encadré page 5) ont été rédigées afin de provoquer une prise de conscience globale des problèmes liés aux mutilations sexuelles féminines. L'Académie nationale de médecine est une institution d'ordre public qui a pour mission de conseiller le gouvernement, le relais de l'information est donc bien plus important. Notre action se limite au développement d'une prise de conscience, et c'est pour cela que, suite à ce colloque, nous avons rédigé un livre intitulé "Les mutilations sexuelles féminines, un autre crime contre l'humanité", préfacé par Mme Simone Veil. Ce livre, tiré à 5 000 exemplaires et publié par le biais du financement de l'Institut Théramex, devrait sortir dans le courant de l'année 2005. Il sera distribué dans les milieux médicaux, juridiques, médiatiques et administratifs afin de sensibiliser l'opinion de l'ensemble de la société française sur les problèmes médicaux et sociaux liés aux mutilations sexuelles féminines.
Adresse utile Le Groupe femmes pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles et autres pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants (GAMS) GAMS 66 rue des Grands Champs, 75020 Paris Tél. : 01 43 48 10 87 Permanences les mardi et jeudi de 9h à12h et de 14h à 17h30. |
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