L'arrêt de la période fertile de la femme doit-elle signer aussi la fin des relations sexuelles? Y aurait-il un "avant" et un "après"? Certaines renoncent, d'autres pas. Mais l'affaire n'est pas simple : entrent en jeu nos hormones, la société, le couple, l'âge... et notre inconscient.
Retour d'âge, âge critique, "change of life", comme disent les Anglais: la ménopause établit naturellement une coupure entre un "avant" et un "après". C'est une sorte de puberté à l'envers : le flux hormonal, qui avait fait éclore la femme dans l'adolescence, se tarit. La femme va-t-elle alors se faner pour entrer dans le long tunnel silencieux de la vieillesse ?
Encore de belles années devant soi !
C'est qu'il reste maintenant une trentaine d'années à vivre, ce qui n'était pas le cas autrefois. Ceci explique que les études scientifiques, qu'elles soient médicales, anthropologiques ou psychanalytiques, ont longtemps fait l'impasse sur cette période charnière de la vie de femme. Pour la société, la "ménagère de moins de cinquante ans" est le seul acteur de la vie sociale.
Les journaux féminins ont un "coeur de cible" de 25 à 35 ans, et même les magazines destinés aux 40-50 ans ne présentent jamais en couverture une femme de cet âge. Après, on passe directement aux retraités, dont les cheveux blancs, jardinage et confiture, voyages et bricolage, témoignent de l'installation dans une vieillesse asexuée.
Quelques silhouettes de glorieuse maturité féminine.
Pourtant, quelques silhouettes de glorieuse maturité féminine parsèment notre histoire : Diane de Poitiers, qui mit deux rois dans son lit, père et fils, Ninon de Lenclos qui, à 60 ans, séduisait son propre fils sans le savoir, Juliette Récamier et son salon, Colette, qui épousa à 50 ans le jeune Maurice de 17 ans son cadet ("Chéri"), Marguerite Duras et son jeune admirateur Yann Andréa, Simone de Beauvoir et ses amants...
La liste est plus longue qu'on ne croit, de ces femmes qui ne renoncent pas aux appâts de leur sexe sous prétexte qu'elles prennent de l'âge. Une figure mythologique de l'antiquité donne le ton, mais il est tragique : ainsi Jocaste, la mère de Oedipe, qui devint son épouse et lui donna quatre enfants. On connaît le sort des époux quand ils se rendirent compte de l'inceste, et de leur progéniture.
Que dit la psychanalyse?
A la ménopause, nous apprend Freud, la femme connaîtrait un accroissement de sa libido, qui, si elle ne s'exprime pas, peut dégénérer en névrose d'angoisse... C'est toujours sur Jocaste, figure emblématique de femme mature attirée par un homme plus jeune, que la psychanalyse, se réveillant de son sommeil, s'appuie aujourd'hui : la femme renoncerait au sexe car elle est en proie au "complexe de Jocaste", explique Marie-Christine Laznik, psychanalyste (dans son ouvrage "L'impensable désir"). Qu'elle ait eu ou non des enfants, elle est en âge d'avoir des fils adultes, vers lesquels son inconscient aurait d'inavouables penchants. Les rêves de ses patientes en témoignent. Et l'on voit bien dans la réalité ces femmes qui s'investissent tant dans leur rôle de mère qu'elles en délaissent le mari. Qui, de son côté, est parfois victime d'un démon bien connu sonnant à midi. Mais lui, c'est sans complexe ! Et bien plus approuvé par la société ! S'il est vrai que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, voilà encore une histoire à mettre à l'actif de cette désolante constatation. C'est qu'en effet, hommes et femmes ne réagissent pas de la même façon dans leur corps et dans leur esprit quand vient la cinquantaine, même si les uns et les autres se heurtent également à des difficultés d'adaptation. Et si de nombreuses femmes semblent contredire les études freudiennes et se détournent des ébats conjugaux, cela serait par peur de ces funestes penchants, mais aussi par culpabilité face à une société "jeuniste" qui rallonge la vie, mais pousse de côté les plus de cinquante ans. Le tabou social ne porte plus sur le sexe et les mots pour le dire, mais sur l'impensable vieillesse. Surtout pour les femmes... Pour Sylvain Mimoun, gynécologue, andrologue et psychosomaticien, la plainte des femmes concerne leurs difficultés relationnelles dans leur couple, qui mettent en péril leur entente sexuelle. Mais pour les hommes, au contraire, c'est la perte de la bonne entente sexuelle qui entache leur relation ! Dialogue de sourds !
Hormones, aléas de la vie, affaires de couple...
Pour les femmes, le tarissement hormonal a des effets physiologiques avérés : la peau et les muqueuses s'affinent, se fragilisent, le vagin rétrécit et se lubrifie moins, la sensibilité est altérée, sans compter prise de poids et bouffées de chaleur, sautes d'humeur et irritabilité. Le schéma corporel en prend un coup. On ne se reconnaît plus. Miroir, miroir... Il est bien silencieux, ce miroir, à tel point que parfois, on ne le consulte plus. De là à se laisser aller... « Vas, tu ressembles à ta mère », comme chantait Aznavour.
Quelques chiffres
Selon certaines enquêtes sur la sexualité des Françaises, 50 % des femmes de 50 à 60 ans étaient sexuellement actives en 1970, contre 80 % en 1992; les hommes restant actifs (ou le souhaitant) à 90 %... Selon une étude américaine:
- 55 % des femmes et 75 % des hommes montrent de l'intérêt pour le sexe à 70 ans,
- 25 % des femmes accusent l'attitude de leur conjoint de leur baisse de désir,
- 15 % des femmes ne connaissent l'orgasme qu'après la ménopause,
- 20 % des hommes ont des difficultés sexuelles entre55 et 70 ans. |
De ne plus se sentir belle, la femme peut ne plus croire qu'elle excite toujours le désir et se réfugie dans sa coquille. De leur côté, les hommes subissent aussi une perte hormonale, même s'il ne s'agit pas de l'arrêt total. Eux aussi se sentent fatigués, subissent une baisse de vascularisation (bien utile pour réaliser une érection), prennent du ventre, sont moins prompts à se mettre en route, ont des problèmes de prostate, voire des pannes sexuelles, indépendantes de leur désir. Ce désir, qui lui, n'a pas d'âge et pas de loi. Et de se réfugier dans leur coquille, séduire une jeunette ou se mettre au bricolage. Le cercle vicieux peut s'installer : elle pense qu'elle n'est plus désirable, il a peur de l'échec. Chacun a d'autant plus besoin du désir de l'autre, que ces difficultés arrivent au moment où d'autres soucis peuvent survenir dans la vie : départ soit redouté soit souhaité des enfants, mise à la retraite ou chômage (le chômage des seniors commence à peser lourdement), vieillesse des parents. Les problèmes sexuels ne sont jamais que sexuels, et le premier organe sexuel, c'est le cerveau. Il faut tenir compte d'un ensemble de paramètres.
Les clichés d'autrefois ont-ils la vie dure ?
Comment la femme réagit-elle à cette "crise du milieu de la vie", comme on dit aujourd'hui (cette notion était analysée dans dans la précédente édition d'Avenirs de Femmes ; article disponible sur le site www.avenirsdefemmes.com) ? Est-elle différente de sa mère ou de sa grand-mère ? La société a-t-elle évolué ? D'après les anthropologues, il existe plusieurs modèles sociaux de la femme ménopausée. Affranchie de l'obligation d'enfanter, elle peut acquérir un nouveau statut. Il n'y a plus à craindre qu'elle "aille faire des bâtards ailleurs", elle peut donc circuler à sa guise. Des femmes indiennes du Canada, discrètes pendant leur vie féconde, participent alors aux rituels des hommes, ont le verbe haut et continuent d'avoir des relations sexuelles, avec des hommes plus jeunes de préférence. Chez les Nuer d'Afrique occidentale, la femme mûre stérile mais riche devient un "oncle", reçoit des cadeaux et peut éventuellement s'offrir une femme à qui elle fera faire des enfants qui porteront son nom. Mais dans d'autres sociétés, la femme qui cesse de perdre son sang est censée le conserver en elle, la rendant de ce fait plus "chaude" et dangereuse si elle n'a pas de mari pour la contrôler. C'est le modèle de la "sorcière", figure bien connue dans nos sociétés, et qui fit les frais de l'Inquisition. Marie-Christine Laznik, dans son étude psychanalytique, examine à cet égard l'image de Cruella d'Enfer, la vilaine dame vieillissante qui veut s'approprier la jeune peau des "Cent un dalmatiens" pour s'en faire un manteau. Sa chevelure moitié noire et moitié blanche la situe justement au milieu de la vie. Elle n'a pas de mari, pas d'enfant, et son narcissisme virulent la pousse à conserver sa jeunesse à tout prix, ce qu'elle peut se permettre car elle est très riche. Elle termine mal, forcément. Une autre image, classique, de la sorcière, est la reine de "Blanche-Neige", dont le miroir a la mauvaise idée de lui signaler qu'elle n'est plus la plus belle. Elle aussi est puissante, mais la beauté n'a pas de prix. Elle aussi finit mal, à danser dans des brodequins chauffés à blanc tandis que sa belle-fille nage dans le bonheur avec son prince charmant. Pas de pitié donc pour la femme qui veut continuer, non pas à séduire un homme, mais à rester toujours jeune et belle sans rivalité. «Ah la vieille, la drôle de vieille, qui croyait n'avoir que vingt ans...», chantent les enfants cruels.
| Qu'il est difficile, admettent psychanalystes et gynécologues, d'être femme quand tant de changements affectent sa vie ! |
Entre sublimante et renonçante, un équilibre ?
Pour celles qui acceptent de vieillir, l'alternative oscillerait entre renoncement et sublimation, nous dit-on. Le médecin Baron indiquait même, en1851, qu'elles n'avaient le choix qu'entre « ivrognerie et dévotion »... Charmant. Heureusement, la société évolue vers un choix plus étendu aujourd'hui, entre autres grâce aux progrès de la science. La renonçante a compris qu'elle ne pouvait plus, victime de «la pesante graisse et de la ride véloce», séduire qui que ce soit. Elle s'habille par vente par correspondance, soigne ses rosiers et mitonne la cuisine qui «retient les petits maris qui s'débinent». En général, la sexualité ne l'intéressait pas plus que ça et elle est bien soulagée d'avoir une bonne et définitive excuse. C'est souvent le modèle des mères cinquantenaires. Elle n'en n'est pas forcément malheureuse. La sublimante, elle, a souvent un métier, qu'elle investit à fond, devient chef, écrit, parle en public, fait de la politique, reste féminine et coquette ou donne de sa personne dans des activités bénévoles et valorisantes. Une reconnaissance sociale qui prend la place d'une sexualité active qu'elle refuse ou qui lui est refusée. Mais un autre modèle de femme émerge, qui s'adapte aux changements psycho-socio-corporels. Elle se soigne (par un traitement hormonal, par exemple, ou naturel), fait du sport pour entretenir sa silhouette, travaille, se fait plaisir. Si elle a un compagnon, elle sait lui faire comprendre qu'il est toujours beau et séduisant, est à son écoute. Cette femme a eu de bonnes relations sexuelles et ne compte pas s'en priver. Si son partenaire reste au diapason, il n'y a pas de raisons pour que la ménopause lui gâche la vie. Mais il est à remarquer que ce type de femme préfère souvent un traitement qui conserve des "règles"… donc de la "jeunesse", parfois en cachant la réalité de sa ménopause au compagnon. Qu'il est difficile, admettent les psychanalystes et les gynécologues, d'être femme quand tant de changements affectent sa vie ! L'identité féminine est toujours difficile à trouver ou à retrouver, à rééquilibrer, dans une société qui change ou croit changer. Ainsi telle femme, bien mariée et qui a une activité, conserve tout ce qui fait la richesse de sa vie de couple, alors que sa propre mère, au foyer, avait fait chambre à part dès la préménopause...
Et s'épanouir avant tout
Cela reste néanmoins une histoire personnelle : les rapports sexuels et la performance à tout prix ne sont pas obligatoires pour réussir sa vie. Une étude récente portant sur la sexualité de femmes entre 50 et 70 ans témoigne de leur activité et de la diversité des pratiques. La qualité de vie passe aussi par la sensualité, la tendresse, le respect, l'affection, l'écoute... Les femmes seules avouent maintenant qu'elles se masturbent et ont des fantasmes érotiques. Autrefois, le désir conduisait à l'amour, c'est maintenant l'amour qui guide le désir. Si le sexe était satisfaisant, il va continuer de l'être, dans la mesure où l'on conserve une bonne forme physique et l'on entretient son charme, sans pour autant jouer les minettes. Les femmes mûres ont aussi d'autres atouts : une écoute attentive du partenaire actuel ou nouveau - qui peut lui aussi connaître des inquiétudes - à qui l'on montre qu'il nous apporte ce que l'on n'a pas. S'épanouir, c'est aussi exercer des activités salariées ou bénévoles ; elles apportent plaisir et reconnaissance sociale et cela "se voit sur la figure". Colette n'avait rien d'une poupée Barbie, mais elle brillait par son écriture et sa jeunesse d'esprit.
A lire
- Colette. Chéri et La naissance du jour. Fayard, 1984 (réédition).
- Simone de Beauvoir. La force des choses. Gallimard, 1963.
- Madeleine Chapsal. L'embellisseur. Fayard, 1999.
- Stefan Zweig. Vingt-quatre heures de la vie d'une femme. Stock, 1993 (réédition).
- Thomas Mann. Le mirage. Albin Michel, 1997 (réédition).
- Olivier de Ladoucette. Le guide du bien vieillir. Odile Jacob, 2000.
- Sylvain Mimoun et Rica Etienne. Sexe et sentiment, version femme et version homme. Albin Michel, 2004. |